LE VOYAGE DE CROMVVEL EN L'AUTRE MONDE, ET SON RETOUR SUR LA TERRE.

AVEC SES NOUVEAUX DESSEINS, & ses nouvelles intrigues, pour con­quêter l'Empire des Esprits: Réprésentez sur l'Original du sieur JOHN OF VVERSTAONNAY Chevalier, Gentilhomme ordinaire de la Chambre de Sa Majesté Britannique, PAR IEAN LE NOIR, Interprete des Langues Etrangeres.

Histoire nouvelle, Politique & Ecclesiastique, en­richie de plusieurs inventions, qui la rendent également curieuse, agreable & utile.

SECONDE EDITION.

Revú, corrigé, & augmenté de la Genealogie de IACQVES SECOND Roy d'Angleterre, & d'un sonnet sur la mort du Milord Cromvvel

A LONDRES, Imprimé par R. DANIEL pour IEAN CLARK [...]Marchand Libraire dans Cheap-side.

M.DC.LXXXX.

AVERTISSEMENT.

MA Profession m'a fait entre­prendre la traduction de cet­te Histoire, non seulement pour faciliter la connoissance de nôtre Langue à ceux à qui je consacre tous les jours mon travail, mais encore pour donner à nôtre Nation un Ou­vrage le plus ingenieux, le plus agrea­ble, le plus capable d'imprimer l'a­mour de la Vertu, l'horreur du Vice, & l'intelligence de la fine Politique, qu'on ait vû depuis plusieurs siécles.

La premiere Partie depuis le nom­bre I. jusqu'au nombre XII. a l'air de Roman, quoyqu'elle soit établie sur les Principes de la Foy Catholique, qui nous oblige de croire que Dieu punit les méchans; & cependant elle renferme plusieurs histoires veritables.

[Page 4]La seconde depuis le nombre XII. jusqu'au nombre LXI. est positive, & comprend toute l'histoire de Charles I. de Charles II. de Cromvvel, de Monck Duc d'Abremales, & de tous les troubles d'Angleterre jusqu'à la mort de Cromvvel. Il y a des aventures ad­mirables, des Harangues les plus for­tes & les plus éloquentes du monde, & des traits étonnans d'une Politique inoüie dans les siécles passez.

La troisiéme partie depuis le nom­bre LXI. jusqu'à la fin est allegorique, excepté depuis le nombre LXIX. jus­qu'au nombre LXXIII. & contient la veritable histoire de tous les differens de la Religion, avec les noms des Chefs déguisez sous des Anagrames, ou la transposition des lettres qui les com­posent: De sorte que ceux qui en au­ront la Clef & l'intelligence (ce qui est fort aisé à trouver) goûteront un merveilleux plaisir dans cette lecture.

AU TRES-PUISSANT, TRES-GLORIEVX, ET TRES-CLEMENT MONARQUE DE LA GRANDE BRETAGNE. CHARLES II. SOVVERAIN CHEF DE L'EGLISE ANGLICANE.

SIRE,

COMME l'excez de nos péchez n'ae pû forcer le Ciel à nous priver de nótre lé­gitime Roy, sans nous soûmettre à tous les coups de la guerre, de la tyrannie, & de la perte de nôtre libertè, & de nos biens: l'excez de nos miseres & l'ardeur de nos voeux n'ont pû, de même, l'obliger à nous rendre Vôtre [Page 6] Majesté, sans verser abondamment sur nous les biens d'une paix universelle, de sa Royale Clemence, & de son divin gouvernement. La joïe, SIRE, que vous avez rèpanduë dans les coeurs de vos sujets, est si excessive, qu'elle réjaillit sans doute jusques sur vôtre grande Ame, pour luy faire goûter seule & tout à la fois les douceurs, qui sont l'heureux par­tage de ses trois Royaumes. le craindrois de méler à leur pureté quelque amertume, si les disgraces de ma prémiere fortune ne m'a­voient enseigné, aprés l'Oracle de la Poësie Romaine:

Qu'il n'est rien de plus doux que les peines passées,
Le souvenir en plaît & charme nos pensées.

Il semble même que Vôtre Majesté réçoit un singulier plaisir de la rélation de ses aven­tures, à qui elle donne des attraits victorieux, lorsqu'elle les raconte avec cette merveilleuse grace qui accompagne ses conversations: Et je n'ay jamais eu l'honneur d'en apprendre l'histoire de ses Royales paroles, que mon coeur n'ait éprouvé leur douce violence par les agreables sentimēs qu'elles luy imprimoient. De sorte que j'ose esperer, SIRE, que l'Ou­vrage que je prends la liberté d'apporter aux [Page 7] pieds de Vôtre Trône, ne Vous déplaira pas tout-à-fait; puisque c'est le Tableau où les ombres de vos prémiers travaux rélevent l'é­clat de vôtre derniere gloire. Mais afin que les endroits qui sont chargez d'une cou­leur de sang, réçoivent quelque adoucis­sement des traits qui sont sortables aux douces inclinations de Vôtre Majesté, j'ay embelli toute la peinture de plusieurs inventions, qui y ajoûtent de l'agréement sans alterer ses beau­tez naturelles. J'y fais paroître Cromvvel avec ses Complices dans les tourmens éternels que son exécrable entreprise luy a méritez: Et parce que son ambition n'a pû récevoir les bornes que la raison bien éclairée luy devoit prescrire; & que d'ailleurs il a employé les Presbitériens ou Calvinistes, (car c'est la mê­me secte) pour renverser Vôtre Monarchie, & pour nous enlever, helas! le plus aimable Roy du monde. Ie l'introduis avec ses Suppôts parmi les figures de mon Tableau, qui révient en Angleterre, afin de broüiller le gouverne­ment Episcopal, & la Réligion Catholique que Vostre Majesté a si heureusement établie. Le Nom de Chefanglican, & d'Emperour Spirituel, que je Vous attribuë, SIRE, ne Vous sera pas, je croy, desagréable; puisque [Page 8] c'est celuy que le Ciel a donné à vos augustes Prédécesseurs, lorsqu'ils se sont délivreZ de l'Empire Romain. Que si Vostre Majesté veut prendre la peine de faire quelque réflé­xion sur la liaison & sur la suitte de cette Histoire mélée de plusieurs aventures, Elle y verra la vérité toute pure parmi les intri­gues déguisées des mal-intentionnez, dont les desseins ne sont pas moins à craindre, que l'est la ruine entiére de nôtre Réligion, & des Royaumes qui réçoivent ses Loix, & qui adorent sa Souveraineté. Mais j'espere, SIRE que Vôtre Prudence consommée & Vôtre in­vincible Courage vaincront ces ennémis ca­chez, & qu'ils conserveront vos Peuples dans la profonde paix, que Vôtre miraculeux ré­tablissement leur a procurée. C'est pour cette fin, & pour la gloire immortelle de Vôtre Majesté, qve présente ses voeux au Ciel,

SIRE,
DE VÔTRE MAIESTE, Le tres humble, tres obeïssant, & tres fidele Sujet & Serviteur, IOHN OF VVERSTAONNAY, Gentilhomme ordinaire de la Chambre.

Cromvel en l'autre Monde.

I.

PENDANT que l'Ame d'Olivier Crom­vel s'occupoit à donner des Loix à l'Angleterre, & de la crainte à l'Eu­rope, elle mé prisoit les Loix de son Createur, & la crainte que sa Justice doit imprimer dans toutes les Ames. Mais sitôt que la Mort eût fermé les yeux do Corps qu'elle animoit, elle ou vrit les yeux de l'esprit que la vie a voit obscurcis, & rendit la voix à sa conscience, à qui le Protecteur avoit toûjours imposé un silence tyrannique. Elle reconnût alors la puissance de son Juge, & fût contrainte d'en­tendre les clameurs de cét Accusateur do­mestique, qui la convainquit d'une infinité de crimes. Cette cruelle conviction fût suivie de plusieurs témoignages étrangers, & d'un Arrest qui tomba enfin comme un foudre sur cette fameuse Meurtriere, & qui la precipita [Page 2] en un moment dans l'abyme des Enfers.

II.

Le Prince des Tenebres ayant bîen prévû la funeste issue de ce procez, avoit déia pre­paré un feu de tristesse, (car on n'a point là l'usage des Feux de joye) pour la recevoir d'une maniere extraordinaire selon la gran­deur de ses merites. La curiosité avoit attiré la plus grande partie des Esprits à cette ar­rivée, & les Tyrans de l'Antiquité s'y trou­verent pour honorer cette furieuse Ame, qui avoit ajoûté aux Usurpations des Royaumes la derniere injustice & la derniere creauté. Toute exclave qu'elle estoit, comme le sont là toutes les Ames; elle retenoit je ne sçay quel air de fierté, que l'image de ses grandeurs passées conservoit en sa memoire.

A prés les imprecations que l'on fait là aux nouveaux Hôtes an lieu de complimens, Lu­cifer accompagné des premiers, c'est à dire, des plus malins de sa Cour, la conduisit dans l'appartement qui luy estoit destiné. Il y avoit dans une grande Salle tenduë de rouge, un Trône de feu le plus ardent que l'on eust encore vû dans ce Royaume. Les figures de l'Ambition, de la Dissimulation & de la Fourbe, que formoient des flames entrelacées [Page 3] avec un merveilleux artifice, composoient les marches: La Défiance & la Cruauté faisoient les bras, & la Trahison couvroit le dos: l'In­justice & la Tyrannie le soustenoient, la fu­mée qui sortoit de la bouche de l'Honneur, le couronnoit d'un nuage entrecoupé d'esclairs: & des espées nuës, liées en croix de Sainct André, & portant sur les pointes des masques & des testes d'hommes, estoient ses plus riches ornemens. Voila, dit Lucifer à Cromvel, le luy montrant de loin, ce que la juste Van­geance a pû Nous preserire de plus propor­tionné à vos crimes couronnez: Montez-y hardiment, brave Cromvel, & ne craignez pas que l'on vousen dispute jamais la posse­tion. Je veux bien croire, répond son Altesse: Mais trouvez bonque j'use de ma fierté na­turelle, & que je vous demande auparavant qui est Celuy, que je voy sur ce Theatre? C'est le premier des Cesars, replique Lucifer; Hé quoy? Cesar dans un Trône plus élevé que n'est le mien? Ah! par la mort! le Pro­recteur ne le souffrita jamais: Car enfin, qui suis-je moy? Et moy, dit Cesar, qui suis-je? Pretendez-vous commender ioy aux Cesars, comme vous avez commandé aux Anglois? Je vous montreray bien, Maistre Olivier, que je ne suis pastel. Hola, ô bons Seigneurs, s'écrie Lucifer, souvenez-vous de vostre con­dition: [Page 4] vous n'estes que des Esclaves; Je veux bien pourtant vous faire droit, aprés que vous aurez exposez les raisons qui le peuvent appu­yer; Elles doivent se prendre de vos crimes; Car comme ceux-là sont les plus élevez dans le Ciel, qui ont fait de plus saintes actions, de mesme ceux-là sont les premiers dans les En­fers qui en ont fait de plus abominables.

Parlez Cesar, vous estes le plus ancien.

III

Si la premiere place des Enfers, redoutable Monarque, est deuë aux concussions, au mépris des Loix, aux revoltes contre l'Estat, au massacre des Peuples, á la desolation des Provinces, à l'im­pieté, à l'atheisme, à tous les crimes qu'une am­bition égallement hardie, puissante & heureuse peut faire: le ne crois pas que la temerité la plus dereglée puisse inspirer au plus furieux de vos Esclaves, le dessein d'occuper ce rang à mon pre­iudice. l'ay formè la Rebellion contre ma Patrie; ie l'ay armie de toute la puissance de la Republique qu'une cruelie division dechiroit iusques dans les entrailles: l'ay fait marcher la terreur devant moy, les meurtres & les incendies avec moy, la desolation apres moy: l'ay mis dans les fers la Maistresse de l'Vnivers; l'ay eleve mon Trosne sur ses ruines; i'ay teind ma Pourpre du sang de [Page 5] douze cens mille de ses Suiets; i'ay fait plus petit de toute la teste le plus grand de ses Defenseurs, & ie n'ay pas laissé trois pieds de terre au cadavre de celuy qui avoit triomphé en un mesme iour dès trois parties du Monde. l'ay mis enfin le Dia­deme sur la teste, & le Sceptre dans les mains de l'Idolatrie, pour proteger tous les vices, & pour destruire toutes les Vertus parmy les hommes. Qu'on demande à ma Posterité de combien de maux i'ay esté l'Auteur, & que l'on interroge Suetone qui m'écoute, sur les crimes des douze Cesar. S'en trouvera-t-il ensuitte d'assez me­chants, pour ne me ceder pas l'honneur d'estre le plus abominable de tous, & de remplîr le premier Trône des Enfers?

IV

Cette Harangue prononcée cavalierement émût tellement les Esprits, qu'ils luy donne­rent l'avantage ou par préoccupation, ou par le droit de l'antiquité & de la coûtume. Crom­vel en pâlit on peu, & ce fût la premiere fois que cette foiblesse le surprit; neanmoins ayant recueilly toutes les forces de sa fierté, il établir ses pretensions de cette maniere. Ie n'ay garde, Lucifer, de diminuer la qualité & le nom­bre des crimes de Cesar, pour accroistre la malice de mes actions; ie veux au contraire les relever des [Page 6] plus noires couleurs de l'Enfer, pour faire un ta­bleau plus approchant de mes detestables entrepri­ses. Que Cesar égalle, s'il veut, ses méchancetez à l'étenduë de l' Empire Romain, & qu'il dispute du nombre avec le nombre de ses Suiets & de ses Alliez. Qu'il recueille les crimes de tous les Grands & de toutes les Nations de la terre, & qu'il en couronne ses crimes comme des Victorieux qui ont vaincis par lexcez de leur abomination tous ceux qui les ont precedeZ: Ce ne seront aprés tout, que des degrez pour monter iusqu à la hau­teur de ceux que i'ay commis. S'il a charge une Republique en Monarchie, j'ay change une Mo­narchie en Republique, & une Republique en Monarchie, pour monter sur le Trô [...]e que j'avois renversé, & pour porter la Couronne & le Sceptre que j'avois arracheZ au plus malheureux des Roys. S'il a pillé les Peuples & ruiné les plus florissantes Provinces de l'Europe; l'ay enlevé à trois Roy­aumes tous leurs biens, aux Eglises leurs orne­mens & mesmes leurs convertures, & à l' Estat ce qu'il avoit de plus riche dans les meubles dela Cou­ronne, & de plus auguste daus les Maisons Royal­les. S'il a répandu le sang de la Souveraine du Monde; l'ay fait rougir du sang de ma Patrie les terres qu'elle renferme, & les Mers qui l'envi­ronnent. De sorte que ie surpasse, ou is partage égalment la gloire qu'il pretend recevoir de ses fu­nestes actions. Mais comme ses derniers efforts [Page 7] ne sont que les premiers Essais de Cromvel, il doit ceder au Chef-d'oeuvre de mabarbare ambition. Pour la satísfaire d'une maniere inoüie jusqu' à cette heure, i'ay commis un Attentat, qui a violé toutes les loix divines & toutes les humaines; qui a jetté la terreur dans tous les Esprits, le trouble dans toute la Nature, la paleur sur la face méme du Soleil, lors qu'il fut contraint de l'éclairer: At­tentat, qui n'a point d'exemple dans toutes les Nations, ny dans tous les Siecles passez, & qui n'aura point d'imitation dans tous les temps avenir parmy tous les peuples de l'Vnivers: Attentat enfin, pour dire en un mot tout ce qui peut l'élever à la plus haute exaggeration, qui m'a donné même de l'horreur, a moy dis-je le plus cruel de tous les hommes. Vn Roy accusé, condamné selon les formes, exposé publiquement sur un Eschafaut, à la porte de son Palais, en pleiniour, dans sa Ville Capitalle, parmy les applaudissemens de ses Suiets, laisse tomber sa teste sous l'épée d'un infame Bour­reau, son Diademe sur la teste & son Sceptre dans les mains de Cromvel: Voila mon Attentat. N est-ce pas le dernier terme de l'abomination? Et Cesar est-il assez hardy pour y aspirer? Ie n'en dis pas davantage: lugeZ qui l'emporte de Nous deux, Lucifer, & que l'Empereur eede tout presentement son Trosne au Protecteur.

V.

Cette bravoüre, qui flattoit sensiblement [Page 8] l'humeur des Anglois, leur releva autant le courage qu'elle l'abbatit aux Romains; & tous les Historiens qui estoient presens ayāt avoüé de bonne foy, que l'attentat de Cromvel étoit assûrement singulier, ne voulurent pas luy contester le droit de Primauté dans les Enfers. Cesar neanmoins, qui estoit accoûtumé à se fier en sa bonne fortune, protesta avec beau­coup de chaleur qu'il n'abandonneroit jamais son poste, & que si Lucifer se declaroit pour son Adversaire, il en viendroit aux armes, & broüilleroit furieusement son Empire. Lucifer qui prévoyoit les dangerenses suittes de ces di­visions domestiques, s'efforça de les prévenir par un accōmodement conforme aux desseins de l'un & de l'autre Party. Il representa donc au Protecteur, que les Romains estant & plus braves & plus nombreux que les Anglois, quoi que les Anglois décendent dans les En­fers à chaque moment pour en accroitre le nombre; il estoit hazarde [...]x de se commettre avec Cesar: Que les actions de cette Empe­reur ayant plus d'érenduë que n'ont les siennes quoi qu'elles ayent moins de crime, meritoiēt bien d'éclater sur un Theatre plus vaste & da [...]s un Trône plus élevé: Mais qu'il y avoit de telles manieres à prendre, que sans choquer le rang de Cesar, il pouvoit surpasser sa gloire.

VI.

Cromvel l'interrompant brusquement: comment, dit-il, cela se peut-il faire? Il n'est rien de plus aisé, repart Lucifer. Il vous sou­vient, je m'assure, que vous estiez le Sou­vrain Chef de l'Eglise Anglicane. Je ne l'oubliray jamais, répond Cromvel. Mais sçavez-vous bien, ajoûte Lucifer, que cette Dignité est plus glorieuse & plus estimée dans nôtre Royaume, que la Souvraineté des Mo­narques. Et pourquoy? replique Cromvel: Parce que, continuë le Prince, il n'y a icy que des Esprits; & les Esprits n'estiment que l'em­pire des Esprits: Vous pouvez en faire la con­queste, & augmenter d'une infinité d'Ames le nombre de mes Esclaves, & la gloire de vos crimes. Voyez-vous là Mahomet? Il le luy montre environné de tous les Heresiarques: Nous le considerons plus que tous ces gens-la; parce qu'il nous paye tous les jours un tribut d'ames mille fois plus grand, que celuy que nous tirons de toutes leurs heresies. Qui vous e [...]pê he d'aquerir une reputation aussi glo­rieuse? N'avez-voꝰ pas dās l'Europe un champ aussi vaste & aussi ou vert à vos genereuses entre­prises, que le Fondateur de cette heureuse Se­cte l'a eû dans l'Asie? les hommes n'aiment­ils pas autant les nouveautez qu'ils en estoient charmez il y a mille ans? Que craignez-vous? [Page 10] Vous serez d'icy-en-avant invisible; puisque vous estes delivré de vostre corps: Vous pourrez vous insinuer sans obstacle dans les Palais des Roys, dans les maisons des Grands & des Petits, dans tous les lieux, où vos desirs & la necessité de ménager les occasions pour accomplir vos desseins vous attireront. Que souhaittez-vous davantage? Un million de mes Esprits les plus malins conpireront avec vous, & travailleront de concert à la glorieuse conqueste de ce divin Empire N'est-ce pas là, invincible Protecteur, une entreprise as­sez éclattante, pour allumer daus vostre coeur ce beau f [...]u, qui a embrazé autrefois toute l'Europe? Pouvez-vous ne pas donner pre­sentément tout à vostre grand Esprit, qui vous a donné autrefois tout dans l'Angleterre Cromvel fit bien de l'attention à ce discours; & comme il avoit les mouvemens d'une ambi­tion tendre & fine, il ouvrit toute son Ame à l'impression de ces raisons. Ceqendant il doutoit extrémement du succez, & il n'osoit pas encore s'ouvrir là-dessus. Thomas Crom­vel, qui le consideroit depais son arrivée, s'en apperceut; & luy ayant fait une profonde re­verence, & un fort galland compliment, il le pria d'estre persuadé qu'il n'estoit rien de plusfacile, que d'achever heureusement cette entreprise: Que sans emprunter les lumieres [Page 11] du raisonnement pour la mettre en son évi­dence, il n'avoit qu'à la conduire par les rou­tes, que sa propre experience luy avoit mar­quées: Qu'étant Vicaire General de Henry huictiéme dans le gouvernement spirituel de l'Eglise Anglicane, dont ce Prince étoit le souverain Chef; il avoit presque renversé tout l'Empire spirituel de la Tiare Romaine; Que depuis ce tems-là, Edoüard VI. & Eli­zabeth l'avoient entierement détruit; Que luy-même pouroit faire dans le rête du Mon­de ce que des Gens moins Politiques avoient conduit aux termes qu'ils s'étoient alors pro­posez; Qu'il n'avoit donc qu'à commencer, & qu'il en viendroit assurément à bout.

VII.

Le Protecteur ne pouvant plus moderer les efforts de sa furieuse ambition; Oüy, dit-il, j'entreprendray tout le possible, & je ruïneray enfin la Souveraineté spirituelle de Chefan­glican, si Lucifer me donne le secours de ses Demons, selon l'exigence de mes desseins. Lu­cifer le luy promet avec les juremens de tous les Diables; à condition neanmoins que tous ceux qu'il pervertira, demeureroit à perpe­tuiré ses Vassaux, & viendront aprés leut mort en son Royaume, pour grossir le nom­bre [Page 12] de ses Esclaves.

Cét accord ayant esté signé d'une part & de l'autre en beaux caracteres de feu, chacun se retira dans les limites de son supplice, & Cesar accompagné de ses Romains, fit ses compli­mens de conjoüissance & dé gratitude à Luci­fer, qui avoit éteint le feu d'une guerre nais­sante en son Royaume, pour l'allumer dans les Estats de ses Ennemis.

VIII.

Le Protecteur cependant songe aux moyens de reüssir: son Esprit fecond luy [...]en presente une infinité, & sa Prudence éclairée l'oblige à examiner ceux, que les plus celebres Auteurs des Sectes anciennes & des modernes ont mis en usage. Simon le Magicien, Thebute, Hy­menée, Diotrephe, Menandre, Saturnin, Ba­silide, C [...]rinthe, Ebion, les Nicolaïtes luy offrent leur industrie; m [...]s ill'a refuse. Theo­dotion, les Chiliastes, Carpocrate, les Gno­stiques, Marcion, les Montanistes, les Cata­phryges, les Adamites, luy déconvrent leurs artifices; mais il les rejette. Les Tertulianistes, les Origenistes, les Rebatisans, les Novatiens, les Patropassiens, les Manichéens luy decla­rent leur secret, mais il les rebute. Il se moque pareillement des Donatistes, des Ariens, des [Page 13] Photinîens, des Aëtiens, des Messaliens, des Agnoïtes, des Priscillianistes, des Anthro­pomorphites Il sé rit aussi de Vigilance, de Fortunat, de Fauste, des Nestoriens, des A­cephales, des Pelagiens, des Demipelagiens, d'Eutyche, des Predestinatiens, des Angelites Il raille les Aphthartodocites, les Tritheïstes, les Monothelites, les Jacobites, les Tetradites les Christolytes, les Cononites, les Conto­babdites. Mais, que ne font point pour s'in­sinuer dans son Esprit les Gnosimaques, les les Armeniens, les Patermenûtes les Lampe­tiens, les Moronites, les Agonyclites, les Brisimages, les Pauliciens, les Albanois, les Petrobrusiens, les Albigeois? Avec quels empressemens les Flagellans, les Bisoches, les Bégards & les Beguins, les Dulcinistes, les Turlupins, les V viclefistes, les Hussites luy demandent-ils son approbation? Que diray­je des soins des Thaborites, des Picards, des Orebites, des Orphelins, des Hermannistes, pour meriter son amitié? A joûteray-je les soûmissions que luy firent pour entrer en sa faveur les Lutheriens, les Anabaptistes, les Carolstadiens, les Occolampadiens, les Zuin­gliens, les Libertins? Remarqueray-ie les Re­questes que les Ubiquistes, les Deïstes, les Puritains, les Sabbathariens, les Infernaux, les Invisibles, les Metaphoristes, les Sociniens, [Page 14] les Enthousiastes luy presenterent, pour rem­porter l'avantage sur les autres Pretendans? Mais aprés qu'il eût penetré dans leurs plus ar­tificienses dissimulations, & qu'il eût profon­dement consideré les moyens, que chacun d'eux estimoit les plus puissans; il donna des nouvelles preuves de l'étrange mépris qu'il en faisoit, & il tourna toutes ses pensées à l'éta­blissement d'une Secte plus spirituelle, & plus propre à se faire ouverture parmy les Sujets de l'Empire, dont son Ambition & son Espe­rance le flatoient.

IX.

A peine commençoit-il à se recueillir en soy-mesne pour former un plan, que l'un des Portiers de l'Enfer donne avis an Prince qu'un Bourgeois de Londres arrive; que c'est un homme apparemment considerable, & qu'il a bien de l'extraordinaire. Cette nouvelle o­blige le Prince d'y aller, & enflame la curio­sité des Esprits, qui y volent de toutes parts pour le voir. Ils furent d'abord étonnez, & choquez en suice, des postures & des grimaces de ce nouvel hôte. Il demeuroit quelque temps immobile & ensevely dans une haute contemplation: puis, il rouloit les veux, & tournoit le nez & les lévres d'une effroyable maniere: Il étoit secoüé d'un violent trem­blement [Page 15] de bras, de genoux, de tout le corps: il ouvroit quelquefois la bouche pour parler, & aussi-tost il étouffoit ses paroles à demy for­mées: L'étonnement & l'assurance, la crainte & la hardiesse, la tristesse & la joye, l'espe­rance & le desespoir; presque toutes les pas­sions éclatoient successivement sur son visage, comme des personnages pompeux sur un mag­nifique Theatre. Pendant que ce beau spe­ctacle agitoit les Esprits de differens mouve­mens, Cromvel qui avoit eû quelque com­merce avec ces sortes d'enthousiasmes, recon­nut à ces caracteres la Secte de cét homme. Assurément, d'it-il, tu és KoaKer. Ie dy, Tu és: car vous parlez anisi dans vostre Secte. Ne dois-je pas l'estre, répond Iohn Kinston, puis qu'il est ordonné aux Mortels d'operer leur salut avec crainte & tremblement? Crom­vel, si tu eusses esté Trembleur, tu ne serois pas i [...]y presentement. Et pourquoy donc, repart Cromvel as-tu esté condamne a y venir? Par­ce que, replique le Trembleur, j'ay esté sur­pris. J'avois conspiré contre l'Estat, & il n'y a qu'un moment qu'on m'a pendu à Londres selon la coûtume: Mais je prendray une au­trefois de meilleurs mesures. Comment une autrefois, ajoûte Lucifer tout émen? Ton en­thousiasme t'a-t-il assez entesté, pour te per­suader que tu sortiras de mes prisons? Ovray­ment, [Page 16] dit Iohn Kinston, voila une froide plaisanterie. Quoy? Tu doutes que je ressus­ [...]iteray dans trois jours? Tu ressuscitera dans trois jours: & je l'ay ainsi promis a ma bonne femme; elle en est si persuadée, que selon mes ordres, elle tiendra leudy prochain le soupé prest, pour traitter mes amis qui viendront me feliciter de mon retour. Comme je suis d'une foy inviolable, je noircirois ma reputa­tion, si je commençois à violer la religion de mes promesses. Ie le souhaite plus pour ton bonheur, luy dit Cromvel, que ie ne l'espere: Et croys-moy, n'y penses plus. Ie le desire neanmoins de toutes mes forces, replique le Koa [...]er, afin de voir de quelle maniere My­lord Richard ton fils, conservera le poste que tu luy as conquesté. En verité, dit Cromvel tu m'obligeras, brave Iohn Kinston, de me raconter fidellement ce qui s'est passé depuis que j'ay cessé de vivre parmy les hommes. Comment a-ton traitté mon corps & mon fils?

X

Si-tost, continuë le Trembleur, que tu fus dégagé de la captivité de ton corps, chacun declara librement les sentimens qu'il avoient conceus de tes qualitez & bonnes & mauvaises, & que la crainte des supplices avoit jusques-la [Page 17] supprime [...]. Les uns loüoient ta conduite, les autres admiroient ton bon-heur: mais tous blâmoient tes crimes & ton usurpation. Mais parce que la puissance n'étoit pas éteinte avec toy dans ta famille; la haine de tes ennemis se contenta d'éclatteren paroles outrageuses, & n'osa passer aux effets de la vangeance. De sorte que ta Femme, tes Enfans & tes Gendres rendirent à ton Cadavre & à ta memoire tous les honneurs, que les premiers Roys du mon­de ont accoûtumé de recevoir dans ces rencon­tres. Il n'est rien de plus magnifique dans les obseques des Empereurs mesmes: la dépense y fut de cent mille livres: les Ambassadeurs de France, d'Espagne, & des autres Couronnes, honorerent de leur presence avec tous les au­tres Estats d'Angleterre, cette Pompe fune­bre, & ton corps fut mis à Vvestminster dans les augustes Tombeaux de nos Roys. Les complimens de condoleance acheverent la journée, & l'on remit le couronnement de Milord Richard au lundy de la suivante se­maine. Les Membres du Parlement, c'est à dire, les trois Estats du Royaume, dont les Ecclesiastiques & la Noblesse composent la Chambre Haute, & les Deputez des Provinces & des Villes composent la Chambre Basse, preparent cependant toutes choses pour cette [Page 18] auguste ceremonie. Le jour que l'on avoit pris étant arrivé, & le Parlement étant assem­blé à Vvestminster, Mylord Richard part de VVithaall, environné d'un grand nombre de Seigneurs, & couvert de tous costés d'une grosse Garde à pied & à cheval. Les trompet­tes & les tambours faisoient une agreable con­fusion avec les cris du Peuple, qui portoit tou­te sa joye peinte dans ses yeux & sur son visa­ge, & qui poussoit jusques aux nuës des VIVE MYLORD RICHARD. Il fut reçû au Par­lement avec tout l'honneur que les plus ambi­tieux pouvoient souhaitter: Les Harangues qu'on luy fit l'éleverent au dessus des Cesars & de Cromvel mesme; & aprés qu'il eût fait le serment ordinaire, on l'investit de la Cou­ronne & du Sceptre avec toute la joye, que le dernier achevement & la derniere seureté de la felicité publique, ont coûtume de faire naistre dans les ames interessées. Il fit en suitte ses re­mercimens tres-obligeamment, & fut enfin conduit au Palais parmy les applaudissemens de ses Sujets. Le vulgaire ne doute pas que le nouveau Protecteur ne regne aussi souverai­nement, & plus heureux que Toy: Mais les connoissans veulent se persuader que la hau­ [...]eur de son Trône luy creusera bien-tost un abyme sous les pieds. Et en effet ils ont re­marqué [Page 19] qu'il recent d'une main tremblante le Sceptre, & qu'il laissa tomber la Pourpre de dessus ses épaules, & la Couronne de dessus sa teste; & qu'un certain MoncK ou le Moine, les recueillit & les soûtint jusqu'à-ce qu'on les portast dans le lieu, où on les a gardez pen­dant le gouvernement de nos Roys. Cét ac­cident excita bien quelque murmure secret parmy les grands: mais il n'empescha pas que les Parlemens d'Ecosle & d'Irlande ne defe­rassent le mesme honneur à Mylord Richard; qui fut en suitte reconnu Protecteur dans tou­tes les Villes des trois Royaumes.

XI.

Je me défie extrémement de ce Moyne, dit Cromvel: & j'ay use autrefois de tous les artifices imaginables pour m'en défaire; mais il fut aussi prévoyant que moy, & plus fin. Il me semble, dît Cesar, que vous n'avez rien à craindre: voila vôtre Successeur paisible dans vos Estats, & la Republique luy rend une fidelle obeïssance: vos voeux ne sont-ils pas encore accomplis? vous ne connoissez pas en verité nos Anglois, repart Cromvel, si vous croyez que mon fils les puisse facilement gouverner. O! qu'ils m'ont donné de peines! [Page 20] Mais, ajoûte Cesar, s'ils sont si malaisez à con­duire, comment avez-vous pû les soûmettre à vostre domination? L'histoire en est longue replique Cromvel. Elle doit estre aussi, je m'assure, des plus curieuses, dit Cesar, & je ne vous serois pas peu obligé, si vous vouliez la raconter depuis le commencement des trou­bles de vôtre Angleterre jusqu'à vostre mort. Je le feray, dit Cromvel, d'autant plus vo­lontiers, que je suis le seul dans les Enfers qui sçache tout le secret.

XII.

Charles I. fils de Jacques, premier Roy des trois Royaumes, succeda à son Pere l'an mil six cens vingt-cin (que) il épousa Hanriette Ma­rie fille du grand Henry Roy de France; & il envoya une puissante flotte composée de vais­seaux Anglois & de Hollandois, contre les Es­pagnols, avec qui il avoit rompu la paix en fa­veur de Frederic Electeur, son beau-frere, que l'Empereur avoit chassé du Royaume de Boheme. Cette expedition, qui ne fut consi­derable que par la prise de quelques vaisseaux ennemis, épuisa tellement les finances de Charles, qui avoit déja consumé de grandes Sommes en son voyage d'Espagne, lors que [Page 21] pendant la vie de son Pere il y recherchoit l'Infante en mariage; qu'il fut contraint de convoquer le Parlement, & de luy demander un nouveau secours d'argent. Le Parlement usa de cette occasion pour remontrer au Roy, que le Duc de BoucKingam, qui étoit son pre­mier Ministre d'Estat & son Favory, n'avoit pas encore rendu ses comptes des Finances qu'il avoit gouvernées, & couvrit de ce pre­texte le refus d'argent qu'il fit à ce Prince: Lequel fut obligée d'en emprunter, & ayant mis une seconde flotte en mer, il s'empara in­distinctemēt de tous les Bâtimens qui tenoient la route d'Espagne, ou qui en venoient; sans épargner ceux mesme de la France: laquelle irritée de cette injustice reteint par droit de represailles, les vaisseaux Anglois qui étoient dans ses Ports, & ajugea au Fiscq de sa Majesté tres-Chrestienne tous les effets des Marchands de cette Nation. Sa Majesté Britannique ai­grit aussi le François par l'éloignement des Ca­tholiques, qui étoient à la suitte de la Reyne, & qui furent chassez du Royaume comme perturbateurs du repos public. Cette nou­velle injure porta le Roy à y envoyer Ambas­sadeur extraordinaire Monsieur de Bassom­pierre, qui fit des plaintes au Roy de la grand' Bretagne & qui obtint enfin le retour de quel­ques-uns [Page 22] des Exilez. Ce qui n'empescha pour­tant par ces deux Monarques d'interdire à leurs Sujets le commerce avec leurs ennemis, & d'augmenter leurs broüilleries. Louis le Juste s'efforçoit cepandant de reduire les Rochelois qu'il tenoit assiegez, & Charles leur donnoit tout le secours possible pour les deli­rer: mais avec si peu de succez, que les An­glois attribuant à la lacheté des principaux Officiers ce qu'ils ne dovolent rapporter qu'à la bravoüre des François, les mirent en prison étant de retour en Angleterre, & qu'ils puni­rent justement d'une dure captivité ceux, qui avoient tâché injustement de rendre une per­nicieuse liberté à des rebelles.

XIII.

La violence neanmoins de cét orage éclata particulierement sur le Duc de BoucKingam, qui avoit esté Général de cette Armée auxi­liaire. Le Parlement l'accusa de plusieurs cri­mes contre l'Estat: mais le Roy le congedia promptement pour arrester le cours de ses poursuittes contre le Duc, & pour étouffer en leur naissance les desseins de l'Assemblée. Les Rochelois cepandant luy faisoient des sollicitations si pressantes, que n'y pouvant [Page 23] plus resister, il resolut de leur envoyer un puissant secours sous la conduite du mesme Duc. La Flotte étoit déja preste à faire voile, & ce Seigneur accompagné d'une florissante Noblesse, qui vouloit cueillir ses premiers Lauriers dans les extremitez du plus fameux siege du monde, estoit prest à entrer dans son Bord, lors que ou l'envie particuliere, qui s'at­tache inseparablement à la fortune des Fa­voris comme l'ombre suit le corps; ou la haine publique qui enflame les ames vulgaires, com­me un vaste embrazement consume les Villes entieres; mit des bornes éternelles à l'étenduë de ses grands projets, & acheva le cours de ses malheureuses destinées. Janus Felton, Gen­tilhomme Anglois, presta son bras à ces fu­rieuses passions, & les arma de toute la creauté Angloise. Il le suivit parmy la foule des Ado­rateurs de sa fortune, & le surprenant au mo­ment qu'il montoit dans son Bord, il osta la vie à celuy, qui prétendoit la conserver aux gens de la Religion Reformée.

XIV.

Ah! j'enrage, s'écria Felton lors que Cromvel le nomma, j'enrage, & je suis aussi furieux que tous les Demons, d'avoir commis [Page 24] un si detestable assassinat. Ce n'est pas que le Bourreau qui m'étrangla publiquement sur le gibet, ni que l'infamie qui flêtrit la gloire de ma naissance & de mon nom, me causent pre­sentement du chagrin: ces peines ne peuvent donner des atteintes qu'à ma Famille qui est sans doute bien confuse de mon extreme lâ­cheté. Mais ce coûteau de feu que vous voyez en ma main, & qui est la funeste representa­tion de celuy que je plongeay dans le corps du Duc, est un éternel Bourreau qui me déchire sans relache, & qui me fait mourir à tous mo­mens de rage & de desespoir, sans permettre que je tro [...]ve ma delivrance dans une veri­table mort. Jemeurs toûjours, perce que je ne puis mourir une fois; & ie ne puis mourir une fois afin que je meure toújours. Ma peinc est infinie, elle doit estre éternelle [...]: la moindre consolation de la terre, où le solide contente­ment du monde est si rare, ne me donnera jamais le moindre soûlagement, & pour toute compagnie je n'ay que le desespoir dans l'ame, & les demons avec les damnez dans les cruelles prisons de ce Tout-puissant qui se vange de mes crimes. Helas! en quelle posture suis-je, & en quel état seray-je pendant toute l'éter­nité? O! parbleu, dit Cromvel, je souffre des peines infiniment plus grandes que ne sont [Page 25] les vostre: mais le mal est sans remede: il faloit le prevenir lors que nous vivions parmy les hommes. Hé quoy? dit Iohn Kinston, si nous sommes malheureux sans ressource, je ne sortiray donc jamais des Enfers? Non, non, repart Lucifer, vous n'en sortirez jamais. Il est vray que quelques Ames sortent quelque­fois de ce lieu-icy, pour aller sur la terre, ou dans les eaux, ou dans l'air, & jusqu'aux Cieux des planettes & des Etoilles; comme quelques-uns des Demons le quitte pour tenter les hommes, ou pour posseder & tour­menter sensiblement leurs corps. Mais elles portent indispensablemēt leurs supplices: elles sont continuëment chargées de leurs chaînes invisibles: elles brûlent par tout fans inter­ruption: le poids insupportable de la Justice éternelle les accable par tout; & par tout elles voyent une éternité de tourment incompre­hensibles toûjours entiere, toûjours presente, toûjours future, toûjours infinie, & toû­jours inévitable. C'est donc fait de mon retour, reprend Iohn Kinston, j'en desespere. Assurement, ajouste Cromvel, tu as tous les sujets du monde d'en desesperer: N'y pen­sons plus, & reprenons nostre histoire.

XV.

La mort du Duc fit naître dans l'ame de [Page 26] Charles une cruelle douleur, & un violent présentiment des orages, qui troubleroient bien-tôt son repos, & la tranquillité de ses Estats. Il nomme pourtant un nouveau Gé­néral, pour condaire aux Rochelois ce dernier secours, qui arrive assez-tôt pour estre témoin de la merveilleuse victoire, & l'incomparable Clemence de Loüis. Car ce pieux Monarque ehtra dans la Rochelle à la veüe de nostre Flotte, & mesla les larmes que l'amour & la compassion d'un coeur paternel & tendre exprimoient de ses yeux, avec les larmes de ses miserables Sujets, que la cruauté d'une famine, que la plus forte imagination ne peut dépeindre, avoit reservez au triomphe de sa Pieté. Ces pauvres Gens, que la nouveauté de la Religion avoit seduîts, & que la Rebel­lion déguisée des couleurs de la liberté de conscience, avoit remplis d'illusions & de dureté, contre le plus juste & le plus debon­naire des Souverains; traînoient pitoyable­ment par les ruës de leur Ville presque deserte, & parmy les Cadavres à demy pourris de leurs concitoyens, des carcasses animées d'un reste de vie languissante, & si horribles à la veüe que l'etonnement, la frayeur, la douleur, la com­passion, l'indignation contre les nouvelles Sectes, agitoient en mesme temps ceux qui [Page 27] voyoient ces Ombres errantes. Ils n'avoient dans leur deniere foiblesse qu'autant de voix, qu'il étoit necessaire d'en avoir, pour declarer à ce bon Prince les inconcevables regrets, qui leur dechiroient le coeur, d'avoir forcé sa ju­stice à les punir; leur sincere reconnoislance & leurs respectueuses actions de graces, pour les effets de sa Clemence extraordinaire; & leur Fidelité inviolable, leur soûmission & leur obeïssance immortelle à tous ses commende­mens. Nostre Flotte bien confuse de n'avoir servi qu'à augmenter la gloire de la France, fit voile en Angleterre, où le Roy Charles commençoit à éprouver la bizarre humeur de ses Sujets & du Parlement.

XVI.

Il l'avoit assemblé pour se plaindre de ce qu'on ne luy payoit pas les droits, qu'il avoit accoûtumé de lever sur les marchandises: mais le Parlement lui avoit répondu qu'on ne met­toit cette sorte d'Impôts sur les Marchands, que dans les plus pressantes necessités de l'Etat, & qu'il estoit plus à propos d'apporter un promt remede aux abus qui s'y étoient intro­duits. Ce refus piqua vivement le Roy, quise resolut d'exiger ce Tribut quoi qu'il en pût [Page 28] arriver: le Parlement s'obstina aussi a empes­cher cette levée; de sorte que les Negotians ne voulant ni endurer l'indignation du Prince ni déplaire aux Estats du Royaume, cesserent presque tout le commerce. Charles tout à-fait irrité, & consultant la plus severe Politique, jugea que la violence abbateroit la fierté de son Parlement: Il fit conduîre dans les prisons sept des plus obstinez, & délegua des Juges extraordinaires pour connoître de leur cause: mais ceux-cy s'excuserent d'en prendre con­noissance, ne sçachant de quelle maniere ils pourroient satisfaire tout à la fois, & le Roy qui commandoit, & le Peuple qui défendoit de passer plus outre. Les Officiers de la Cour pressoient cependant les Avanturiers & les autres Marchands de payer ce droit: mais ils n'en voulurent rien faire sans le consentement du Parlement, n'ignorant pas que cent ans auparavant, ceux qui s'estoient soûmis à de semblables devoirs, avoient esté condamnez par les deux Chambres à de si grosses amendes, que pour en conserver la memoire on en avoit construit la Chappelle nommée s. MARY ALDERMANS BERY. Si ce Prince & ses Su [...]ets eussent préveu l'horrible incendie, que ces premieres étincelles de division devoient enfin exciter: ils eussent sans doute rélâche [Page 29] mutuellement de leurs droits & de leurs pré­tensions, & se fussent accordez: ce qu'il est souvent plus sur de faire, avant que les Esprits soient trop éloignez de leur premiere obeïs­sance, que de les pousser dans des emporte­mens publics & universels, & que d'all [...]mer par leur desespoir des insolentes passions, que le calme populaire tient éteintes dans les froi­deurs d'une vie tranquille. L'aigreur étoit déja si grande d'une part & de l'autre, que ny la paix, qu'on fit alors avec la France & l'es­pagne, ny la naissance du Prince de Galle, he­ritier de la Couronne, ne pûrent la diminuër.

XVII.

Aussi le Roy n'en tira pas tous les avantages qu'il eût pû possible en recevoir, s'il eût pris des mesures plus sortables, au genie Anglois & aux differens interests des Sectes, qui par­tagent la Religion des trois Royaumes. Au contraire il en offensa la plus considerable partie par un dessein qui avoit esté apparem­ment bien concerté, mais qui fut en effet tres­mal receu dans l'E [...]osse. Il fit imprimer un li­vre de Prieres communes, & les fit distribuer à toutes les Eglises d'Angleterre, afin d'intro­duire dans ses Estats l'uniformité de la Reli­gion [Page 30] & du gouvernement Espiscopal, selon la foy & les coûtumes des Protestans, que la Reyne Elizabeth avoit établies & observées jusqu' à sa mort. Les Anglois receurent sans resistance cette Reforme: mais les Escossois, qui étoient presque tous Puritains, la rejet­terent avec execution. Charles s'efforçant de gagner leurs Esprits par la douceur, leur en­voya le Duc Hamilton pour leur persuader de se soûmettre aux ordres de leur Prince & du sauverain Chef de l'Eglise. Mais ce Perfide nourrissant son ambition de l'esperance d'v­surper le Royaume d'Ecosse, s'acquitta ex­pressement mal de cette negociation, & broüilla tellement les affaires afin d'accomplir ses desseins pendant la guerre, que Charles fur contraint d'armer contre ces rebelles. Les E­cossois qui s'étoient preparez pour se défendre marcherent au devant du Roy les Enseignes ployées, & les armes renversées & baissées iusq [...]'à terre pour marquer leur soumission. Le l [...]y n'ayant pû neanmoins leur persuader de rendre ny l'obeïssance ny les armes, voulut confier au hazard d'un combat le succez de son entreprise: Mais ses Officiers & ses troupes refuserent d'en venir aux mains, & forcerent leur Souverain à traitter à conditions des­avantageuses avec ses Suiets revoltez. A peine [Page 31] est-il de retour à Londres, que les Factieux renouvellent les troubles en Ecosse: le Roy y conduit une seconde fois son Armée; & son Armée refuse une seconde fois de combattre les Rebelles. C'estoit veritablement une disgrace bien dure au Prince & à ses gens▪ de voir la Majesté Royalle exposée au mépris de ses Sujets, & de ne marcher à la teste d'une Armée, que pour avoir des témoins de sa derniere confusion.

XVIII.

César, qui avoit donne jusques-là toute son attention à Cromvel, ne pût s'empescher de l'iterrompre. Comment? dit-il, tout en colere; une Armée refuse deux fois à son Prin­ce de combattre des Sujets desobeïssans? Ah! les perfides! Mais quelles raisons avoient-ils pour en user de cette sorte? Assurement, dit Cromvel, ils n'ont pû justifier cette cruelle rebellion: les seules persuasions de ce [...] qui trahissoient leur souverain, jointes à l'amour de la Religion, qu'ils preferoient aux autres Sectes, les porterent à cette hontense l'âcheté. Les plus considerables de l'Armée & les meil­leurs troupes étoient Presbyteriennes, enne­mies mortelles des Protestans & du Roy, & [Page 32] fidelles amies des Puritains. Elles n'avoient garde de d'étruire leurs freres pour conserver leurs adversaires; & leur caprice les persuade faussement de la sureté de leur conscience; puis qu'elles voulurent bien s'imaginer qu'il n'estoit pas licite de rien entreprendre contre leur Religion, qui est la chose dn monde la plus inportante. Il est vray, replique César que le changement de la Religion, & la divi­sion des Esprits que les differentes Sectes cau­sent necessairement, broüillent les Estats, & détruit les plus florissantes Monarchies: Parce que chacun des Sectateurs croit que l'autorité du Dieu qu'il adore, & la felicité de son ame qui dépend du culte divin, le dispensent de toute obeïssance & de toute action qui leur sont contraires. De sorte que les Monarques ne doivent épargner ny l'épée, pour couper les premieres racines qu'un mal si funeste com­mence à jetter dans leurs Estats, ny le feu pour en consumer jusques aux moindres apparances, & pour purifier l'air d'une pête si d'angereurse. Et en effet, aioûte Cromvel, il n'est rien de plus sage, de plus politique, ny de plus neces­saire aux Souverains, que cette divine Maxi­me: Et si les Predecesseurs de Charles l'eussent mise constamment en usage, il n'eust pas esté, ny ses Royaumes, comme ils ont esté, le plus [Page 33] tragique spectacle, que le Soleil ait éclairé de­puis les premiers momens de sa course. La suite de nôtre recit vous relevera de tous les doutes, que vous pourriez avoir de cette constante verité.

XIX.

Car la foiblesse de ce pauvre Prince aiant osté toute crainte & donné toute assurance aux Ecossois; ils s'unirent plus étroitement contre lui par les liens de la Ligue qu'ils appel­lerent Convenant, & attacherent à leur Parti les Indifferens, par la forte consideration de la Religion, & des Interests D'ailleurs le Parlement d'Angleterre continua à lui refuser l'argent qu'il lui demanda pour se remettre de l'épuifement de ses Finances. La Reine s'ef­força en suitte d'en obtenir du Pape Urbain VIII. mais son dessein donna de la jalousie aux Anglois, qui crûrent qu'el [...]e pretendoit rétablir la Religion Catholique, & qui con­traignirent le principal Agent du Pontifice de se retirer secrettement en Flandre pour sauver sa vie. D'une antre part les Irlandois, qui n'ont jamais pû estre forcez à quitter leur an­cienne Religion Catholique, avoient pris les armes pour la defendre au peril de leur vie & de leurs biens. Le Parlement de ce Royaume­là occupoit toute son autorité & toute son [Page 34] industrie à calmer ces dangereux mouvemens; mais avec bien peu de succez. Le Roy enfin, qui se persuadoit que la réunion de tant de diverses Sectes, dans la seule Religion des Protestans, réuniroit ses Sujets entr'eux & avec lui-mesme, travailloit incessamment à l'introduction de cette odieuse uniformité, & grossissoit de cette maniere la secrette colere, & les soulevemens ca [...]hez des differens Secta­teurs.

XX.

Qui furent bien plus irritez par la suivante occasion. Le Parlement avoit jetté dans les prisons publiques & destiné à la mort sept Prê­tres. L'Ambassadeur de sa Majesté tres-Chrétienne sollicita pour leur delivrance: le Roy aiant répondu qu'il ne pouvoit y rien faire sans la participation du Parlement, l'Am­bassadem fit ses offices auprés des deux Cham­bres, qui lui accorderent sans difficulté l'effet de ses demandes. Charles n'en est pas plûtost informé, qu'il rend la liberté aux Prisonniers, voulant remporter tout l'honneur de cette grace, mais fort à contre-temps: Car le Par­lement ne pouvant souffrir ce coup d'autorité roialle, qu'il estimoit préjudiciable à ses droits changea sa premiere destination en Arrest de [Page 35] mort; & quoi que sa Majesté pût faire pour en prévenir l'effet, il fit pendre deux Reli­gieux pour la Religion Catholique. Cette Execution precipité gagna merveilleusement la bien veillance du Peuple, & fut fatale à l'au­torité du Roy; contre qui la Chambre des Communes sema aussi-tost plusieurs Ecrits, pour décrier sa conduite, & pour abbaisser sa puissance dans l'estime de ses Sujets. Le Roy outragé de cette étrange procedure en fait ses plaintes à la Chambre des Seigneuts, & pro­teste à la fin d'une severe invective, qu'il ne vent, nine peut mesme souffrir ces insolences. La Chambre des Communes remontre au con­traire l'excez de l'autorité roialle, & demande qu'on la modere. Mais le Roy, soit pour la retenir entiere par l'exercice, soit pour oster à ses ennemis les moiens de lui nuire, ou pour mettre ses plus fideles serviteurs dans les meil­leurs postes, casse quelques-uns des Officiers, change les autres, & en substituë des nou­veaux en leur place. Ce qui émut davantage le Peuple, fut le changement du gouverne­ment de la Tour de Londres; Charles en priva le sieur du Montjoyeux, & le donna à un homme, dont la fidelité & le courage lui étoient connus. La Chambre basse prenant [...]ette action pour une entreprise du Roi, com­me [Page 36] s'il eust voulu gouverner absolument le Royaume sans en communiquer aux Estats se­lon les Loix du Païs; fit ses plaintes à la Cham­bre des Seigneurs contre ce nouveau Gouver­neur, & remontra qu'il étoit incapable de cette importante Charge, ayant esté con­damné en Justice à la mort; de plus, qu'il étoit perilleux de la lui laisser, le Roi pouvant user de cette Forteresse pour ruiner la Ville & tout le Peuple. Mais la Chambre hante ré­pondit: Qu'on ne pouvoit s'opposer au Roi dans cette affaire sans entreprendre sur ses le­gitimes droits; puisque c'estoit la prérogative des Rois receüe de temps immemorial de don­ner les Charges du Royaume. La Chambre basse mal-contente de ce refus, eût recours à ses anciens artifices: Elle menaça les Seigneurs d'appeller à son secours l'indignation, l'inso­lence, & la furie enfin du peuple, s'ils ne dé­feroient à sa Requeste. On méprisa d'abord ces menaces comme les vains effets d'un indis­cret emportement. Mais on vit, peu de temps aprés, une prodigieuse troupe d'Apprentifs, & d'autres gens de la lie du Peuple, qui as­siegent les portes de VVithall (c'est le Palais du Roi) & qui protestent furieusement de tout perdre, si l'on ne retire du gouvernement de la Tour cét homme, qu'ils appellent Pa­piste, [Page 37] seditieux, criminel, le plus infame des hommes: de sorte que les Seigneurs & le Roi mesme, fort étonnez de cette dangereuse se­dition, consentirent à leur injuste demande.

XXI.

Je vous prie de me dire avant que passer plus outre, dit Cesar, quels gens sont ces Ap­prentifs, qui font tant de bruit? Vous me de­mandez une chose, répond Cromvel, quiest connuë à peu d'Etrangers, la voicy: Il y a dans nôtre Royaume plusieurs degrez de No­blesse; le pius bas, c'est celui de Gentilhom­me; les autres, qui sont successivement plus hauts, sont ceux de Baronnet, Baron, Che­valier, Marquis, Comte, Duc, Prince. Mi­lord ou Monseigneur, est un Titre ou une Qualité que le Roi donne aux Gentilhommes ou aux autres plus élevez en Noblesse, qui peuvent ensuite étre membres de la Chambre des Seigneurs. On l'attribuë aussi aux Grands, comme Mylord d'Aubigny, Mylord Mon­taign, Mylord Chancelier, &c. Ces Nobles, de quelque degré qu'ils soient, s'ils sont les Aînez, ne donnent du bien qu'autant qu'il leur plaist à leurs Cadets: De sorte qu'ils les forcent à apprendre les Arts méchaniques, & [Page 38] les mestiers de Marchands, ou de Chirurgiens, ou d'Apoticaires, ou autres selon leur incli­nations. Ils sont obligez par la Loy d'estre sept ans Apprentifs, & pendant leur appren­tissage il ne leur est jamais permis de tenir le Chapeau sur la teste dans la Boutique, ni en la presence des Maistres: mais ils ont conti­nuëment la teste nuë quelque dure que puisse estre la saison. Les Etrangers sont étonnez de voir par tout un si grand nombre de jeunes hommes, d'un air le plus noble & d'une grace la plus charmante du monde. Mais quoi qu'ils soient esclaves de cette maniere; néan­moins, si la mort leut est assez favorable pour les delivrer de leurs Aisnez, ils succedent à leurs qualitez & à leurs biens; & l'on voit un garçon d'Apoticaire ou d'autre Artisan, que l'on appelloit hîer Jean, Jacques, Augustin, & qui portoit chez les particuliers des mede­cines ou quelques autres marchandises; on le voit, dis-je, prendre aujourd'huy le nom de Mylord, de Marquis, de Comte, &c. monter en carosse, servi de force laquais, & faire fi­gure dans la Cour du Prince. Ce changement qui sent un peu l'air du Thatre, imprime le respect aux Maistres qui commandoient à ces illustres Apprentiss, & leur inspire de grandes esperances d'élever leur fortune par lafaveur [Page 39] de ceux, qu'ils instruisoient dans leurs pro­fessions. Cependant comme la Noblesse ne perd pas ordinairement dans la disgrace de sa condition sa generosité naturelle; celle-cy ne peut renfermer son courage dans les bornes d'une Boutique: elle éclatte avec furie si-tost que les apparences du bien public lui en donne quelque pretexte, & entraisne comme un fu­rieux torrent le petit peuple, qui entreprend hardiment les choses les plus perilleuses dans la compagnie, & sous la conduite de ceux qu'elle respecte comme ses Maistres avenir. De là naissent des séditions & des renversemens d'Estat, dont l'antiquité ne nous fournit presqu'aucun exemple. Veritablement, dit César, que ce recit surprenoit fort, je com­prens bien pourquoi Londres est exposé à de si horribles tempestes: Mais je ne comprends pas comment la Chambre Basse du Parlement a osé employer dans cette rencontre la te­merité de cette jeunesse & l'insolence de la canaille: Car il n'est point de plus dangereux abus dans les Republiques, que d'en confier le gouvernement au caprice du petit Bour­geois, pour abandonner les lumieres de la Pru­dence, & que d'autoriser la Violence contre la justice des Loix, contre la puissance des Magistrats, & contre la Majesté des Sou­verains. [Page 40] Les effets, repart Cromvel, ont bien montré la verité de vostre grande Maxime.

XXII.

De vrai, ce succez ne fut que le premier de­gré pour porter plus haut leur insolence. Ces furieux commandent qu'on chasse de l'As­semblée du Parlement tous les Evesques, & tous les Catholiques qu'ils appellent Romains & pour imposer la necessité d'executer ces or­dres si déreglez, ils courent a VVestmonster, ils pillent le Temple sans respecter son anti­quité, sa majeste, sa magnifi [...]ence; & sans é­pargner les augustes Tombeaux de leurs Rois, ni mesme les cendres des defunts: Et aprés avoir détruit tous ses ornemens les plus beaux & les plus riches, que les Siecles precedens avoient pû y adjoûter, pour mettre cét au­guste Edifice au nombre des miracles de l'U­nivers; se transportent comme des Fanatiques au Palais du Roi, & poussant en l'air des cris effroyables meslez de menaces insolentes, ils lui font la mesme demande. Charles ne ceda point cette fois à la crainte; mais r'apellant tout son courage & toute sa Majesté royalle, leur commanda d'une maniere grave & hardie de se retirer promptement chacun en leurs [Page 41] maisons, & menaça les desobeïssans du dernier supplice. En suite pour se garantir de ces in­sultes, il grossit beaucoup ses Gardes. Si la Chambre des Seigneurs eust secondé lors ce premier effet de l'autorité royalle, & si l'on eust levé promptement des troupes pour oc­cuper Londres; & pour punir severement le Peuple, on eût arresté la suitte d'une infinité de malheurs qui ont inondé toute l'An­gleterre Mais le Parlement au lieu de s'uni [...] avec le Roi, soit que la frayeur l'eût saisi, soit qu'ils ne voulût pas estre inferieur en forces, demanda au Roy des Gardes sous la conduitte du Comte d'Essex; Charles ne donna aucune marque ni de son consentement ni de son refus ne voulant ni l'autoriser ni l'irriter. Mais comme les Sujets, qui presentent des prieres armées à leur Souverain, prennent son indiffe­rence affectée pour une crainte & pour une foiblesse évidente, & levent en suitte les bor­nes quiretenoient leur hardiesse dans quelque moderation; le Parlement entreprit une chose qui n'avoit point eu jusqu'à lors d'exemple. Il s'assembla extraordinairement, à l'insceu ou contre le consentement du Roy, dans la Maison de Ville, pour y traitter des affaires presentes de l'Estat: & pour offenser plus ou­trageusement sa Majesté, & affoiblix davan­tage [Page 42] son Parti, ou plûtost pour sacrifier à l'in­solence du Peuple les interests du public & la gloire mesme de l'Assemblée; Il fit arrester prisonniers douze Evesques, qui avoient pu­blié quelques Ecrits pour la defense de leurs droits. Cette injuste violence causa des mou­vemens bien differens dans les Esprits. Le Roi & tous ceux qui aimoient la tranquillité pu­blique, en receurent un furieux chagrin. Ceux au contraire, qui ne fondoient l'espe­rance de leur bonne fortune que sur la deso­lation de l'Estat, farent touchez d'une joye sensible, & occuperent si heureusement leurs diaboliques artifices pour accroistre les divi­sions, qu'ils pré [...]ipiterent enfin dans la der­niere ruine le Comte de Bristol & son fils, dont les desseins ne tendoient qu'à la con­servation de l'autorité royalle & du bien pu­blic; & que l'on fit pareillement mourir Guillaume Laude Archevesque de Cantorbie & Primat d'Angleterre, comme ils avoient immolé à leur furie, un an auparavant, le Comte de Stafford, l'un des plus sages, des plus vertueux, & des mieux intentionnez du Royaume.

XXIII.

Ces coups, quoi que durs, n'avoient blessé [Page 43] le Prince qu'au corps, pour ainsi parler, & qu'exterieurement; en voici un, qui lui fait une profonde playe jusques dans le coeur. Ces furieux oserent bien accuser la Reine du crime de leze-majesté, pour avoir, disoient-ils, ex­cité secrettement les troubles d'Irlande, & pour entretenir par ses artifices les gens de ce Royaume-là dans leur desobeïssance. Charles ne pût en a [...]cune maniere supporter un excez si étrange, & pour le punir comme il le me­ri [...]oit bien, il accuse de trahison cinq Mem­bres de la Chambre des Communes, & un de celle des Seigneurs, comme les principanx auteurs des broüilleries. L'accusation conte­noit sept chefs: Qu'ils a voient tâché de [...]en­verser les Loix fondamentales du Royaume, & de priver le Roi de son autorité legitime; Qu'ils avoient, autant qu'il étoit en leur pou­voir, éloigné les Esprits de l'obeïssance & de l'amour que les Suiets doivent à leur Prince; Qu'ils avoient sollicité les Troupes d [...] Roi à l'abandonner; Qu'ils avoient fait entrer des Troupes étrangeres dans le Royaume pour l'envahir; Qu'ils s'étoient efforcé de ruïner le Parlement & ses droits; Qu'ils avoient at­tiré avec tous les artifices possibles, les deux Chambres à leurs pernicieux desseins, & porté 'e peuple aux seditions qui causoient tous les [Page 44] désordres publics; Qu'ils avoient enfin al­lumé la funeste guerre qu'on faisoit à Sa Ma­jesté. Le Roi ayant fait lire ces Articles à la Chambre des Communes, demanda qu'on nommât promptement des Gens pour saisir & visiter les papiers des accusez: Mais la Cham­bre députa au Roi, pour lui dissuader ce des­sein, & pour lui presenter de la part du Par­lement des Cautions de leur fidelité. Le Roi les rebuta, & répondit qu'il vouloit que ses Sujets lui rendissent dans cette rencontre une obeïssance aveugle: Mais les autres resolus de resister, opposerent les Privileges du Parle­ment, & condamnerent l'accusation comme injurieuse & diffamatoire. Alors le Roi re­poussant la violence par la force, marcha avec cinq cens solda [...]s à la maison de ville, & ayant fait assieger & fermer les portes, il entra seul tout enflamé de colere: Mais n'ayant point trouvé les accusez dans la Chambre basse, il l'asseura de ses fortes inclinations à conserver leurs prerogatives, & demanda ensuite qu'on lui liv [...]ast au plûtost les Coupables; puis étant de retour à VVithall il envoya un Huissier les chercher, mais sans effet. Il alla aussi dans la Chambre haute, & fit un long discours pour justifier son innocence, & pour persuader aux Seigneurs qu'il ne vouloit rien changer du [Page 45] gouvernement que la Reyne Elizabeth avoit observé: A prés quoi il se jetta promptement dans la maison d'un certain Scheriffe pour disner, & il n'évita qu'à peine la fureur du peuple qui s'étoit assemblé pour l'insulter. Cepandant la Chambre des Communes con­certe un dessein bien étrange: Elle le commu­nique à la Chambre haute & veut enfin se vanger de la severité que le Roy fait éclater contre leurs privileges. Elle fait donc armer le Bourgeois, elle commande qu'on tienne les Boutiques fermées, & ne fait l'espace de cinq jours aucune assemblée. La Chambre haute défend pareillement à tous de quelque con­dition qu'ils soient, de chercher les accusez, ni d'en donner connoissance; & de cette sorte elle imprime une grande haine contre le Roy, & un dernier mépris de son caractere & de son autorité. Ces choses ne se pouvoient telle­ment faire, que les deux Chambres ne fusent animées l'une contre lautre de differentes pas­sions: Charles pouvoit aisément les allumer pour les diviser, & pour les tourner à son a­vantage, detruisant l'une par l'autre: Mais au lieu d'user d'une si sage Politique, il s'aban­danna tout à la colere; il mi [...] une forte gar­nison dans la Tour de Londres; il déclata les accusez coupables de haute trahison; il dé­fendit [Page 44] [...] [Page 45] [...] [Page 46] à tous de les cacher ou de les conduir [...] ailleurs, il promit leurs biens à ceux qui les livreroient ou vifs ou morts: Mais ces com­mandemens furent inutiles, & les accusez au contraire alloient hardiment par les ru [...]s ac­compagnez d'une grande foule de Peuple, & reprirent leur seance dans le Parlement, mal­gré les Royaux, qu'une vaine douleur occu­poit à la veüe de ces insolences.

XXIV.

Quine furent pourtant pas suffisantes pour satisfaire les horribles emportemens de [...] Sedi­tienx. Le Parlement y adjoû [...]a des calomnies, & sema le bruit par la Ville, que le Roy la vouloit consumer avec les Bourgeois par le fer & par le feu, & qu'ils étoit déja prest avec les Catholiques Romains, d'exercer cette cru­elle vangeance, dont la seule crainte aigrit tout-à-fait le Peuple. Sur ces entrefaites, les Senateurs de la Ville suivans de meilleurs con­seils, supplierent tres-humblement sa Majesté de considerer la fureur du Penple; de ne le pousser pas plus avant; de relâcher de la seve­rité de ses desseins, & d'user de moyens doux & propres à rendre le calme à sa Personne & à ses Sujets. Le Roi répondit avec beaucoup [Page 47] de moderation, & ajoûta de grandes plaintes des outrages que l'on faisoit à son auguste Ca­ractere: mais il n'apporta point le remede à ce mal, soit qu'il ne pût alors le faire, ou que l'on rejettât ceux qu'il presentoit. Ce qui est bien vrai-semblable: Car le Parlement mit enfin sous les armes un grand nombre de Bourgeois, pour conserver aux Estats, comme il pretextoit, la liberté de s'assembler, & com­manda par lettres expresses aux Villes & aux Bourgs les plus proches, d'armer promp­tement & de se rendre à Londres, afin de dé­fendre les Privileges du Royaume qu'on vou­loit entierement abolir. Ce pretexte fut si puissant, que l'on mit en peu de jours vingt mille hommes sur peid, fort prests à executer les ordres du Parlement. La chose est assez singuliere, pour obliger l'Histoire à remar­quer ici le temps, quifut le seiziéme de Janvier l'an mil six cens quarente-deux. A prés qu'il eût pris de cette maniere ses seuretez, le len­demain environné de tous costez de cette nouvelle armée, il mit l'achevement à ses fu­nestes attentats, & resolut de declarer le Roi Tyran & ennemi de la Republique, & de le proscrire.

XXV.

Charles n'en eût pas plûtost advis, qu'il par­tit [Page 48] precipitament avec la Reine & ses Enfans pour se retirer à Hamptoncourt: il commanda à son Conseil de le suivre; mais les Comtes d'Essex & de Hollande qui en étoient, & qui s'estimoient justement coupables, s'en dispen­serent. Il defendit ensuitte son innocence par de beaux Ecrits: mais il ne pût les confirmer par le secours des Armes, pendant neanmoins que le Parlement augmentoit ses forces de tou­tes parts: Car Londres se declara tout à-fait contre son Roi; les Bourgeois p [...]irent tous les armes: ils tendirent les chaisnes dans les ruës, & dresserent des batteries de canons dans les Carrefours & dans les places publiques. De plus, quatre mille chevaux accrûrent ces trou­pes; & l'on arma en guerre tous les Bastimens jusques aux Berges, qui se trouverent sur la Tamise. Le Parlement en outre quitta VVestminster pour satisfaire le Bourgeois, & s'assembla dans la Maison de Ville, où leurs laquais, les serviteurs de la Bourgeoisie, & une infinité de pareils gens armez d'épées, & de ballebardes, de piques de gaules, leur tenoient lieu de fideles Gardes. Pour ne perdre ni le temps dans ces Seances, ni la favorable occa­sion qu'il avoit d'abolir l'autorité du Sou­verain, il fit une rigoureuse defense à toutes les places maritimes de déferer aux comman­demens [Page 49] du Roi, s'ils n'étoient confirmez de l'autorité & du seau du Parlement. Ce pauvre Prince eût pû prévenir facilement ce coup, qui lui ôta sa derniere ressource, s'il y eût mis assez-tôt des Officiers & des Garnisons fi­delles: Mais ou sa prévoyance l'abandonna dés le commencement des troubles, ou son Conseil le trahit, ou sa trop grande bonté ne lui permit pas de croire que ses Sujets dûssent monter au plus haut degré de rebellion & d'in­solence. Quoi qu'il en soit, il ne douta plus que l'on ne voulût emploier contre lui la der­niere violence, & qu'on n'allât le forcer dans Hamptoncourt, quin'est pas une place de dé­fense. C'est pourquoi il se transporta promp­tement avec toute la famille Royalle à VVin­sor, où l'Ambassadeur de France lui offrit ses offices, pour negotier quelque accommode­ment: mais cette proposition lui fut & à la Reine, rellement suspecte, qu'il ne voulut pas l'accepter. Le bruit, quoi que faux, de la revolte des Provinces de Galles & d'Yorc, accrut en mesme temps son irresolution, & lui inspira bien des pensées differentes, sans luy laisser la liberté de se fixer dans un dessein. Ce fut quelques années avant ces extremitez, que je commençav à m'engager dans la pro­fession des armes, & dans les secrettes pratiques [Page 50] des ennemis cachez de Charles, par l'avanture que la suitte de nôtre Histoire m'invite pre­sentement à vous raconter.

XXVI.

La Naissance m'avoit donné le plus bas rang de la Noblesse; la Fortune, un rang me­diocre dans les biens; & la Nature, un rang suprême parmi les Esprits. La taille riche, le bel air, la grande mine & la vigneur entiere de mon corps recevoient bien de l'éclat de ma memoire, qui estoit facile à s'imprimet les images des choses que je lui fiois, & fidelle à les conserver long-temps, & à me les repre­senter regulierement & sans chicane lorsque je lui en demandois compte. La promptitude & la force de mon imagination; la vivacité, l'étend [...]ë, la fecondité de mon Esprit; la so­lidité de mon Iugement; les lumieres de ma Prudence, & la hauteur de mon courage ca­pable d'entreprendre tout ce qui ne me pa­roissoit pas impossible par une contradiction de nature, relevoient infiniment ces avanta­geuses qualitez. l'en avois quelqu'unes nean­moins, qui étoient asseurément vitieuses, en­core que je les aye occupées toutes dans l'ac­complissement de mes desseins: Car j'estois [Page 51] plus bouffon que les Farceurs, plus débauché que les Courtisanes, plus yurongne que les Allemands, plus dissimulé que les Heresiar­ques, plus fourbe que [...]es Iroquois, plus cruel que les Sauvages du Canadas, & plus obstiné dans la poursuite de mes entreprises, que les diables dans leur peché. Le jeu, le vin, & cent autres désordres infames consumerent la fleur de ma jeunesse, & les biens de mon pa­trimoine. Ma misere donna lors de la com­passion à l'un de mes Oncles, autant que mon Esprit lui donna d'esperance de me voir enfin éleve à quelque éminente fortune: il me four­nit liberalement dequoi faire une belle dé­pense: mais je la fis si prodigue, qu'il ne me re [...]a en peu de temps que du chagrin pour rendre à mon Bienfacteur, & que du desespoir pour n'attendre plus le secours ni des parens ni des amis, qui tous detestoient mes excessives débauches. Ces dures extremitez m'ouvrirent les yeux, & je reconnus clairement que les routes du über [...]inage & des grandes débauches ne peuvent conduite l'homme à un heureux terme. Comme j'avois le raisonnement éclairé & iuste, quoi que j'eusse l'ame maligne & tonte diabolique; ie conclus de mes longues meditations sur ce sujet, que la profession de la Vertu, encore qu'elle ne fust qu'apparente [Page 52] & politique, me feroit une belle ouverture [...] la gloire, que ie pretendois recueillir d'une il­lustre reputation dans le monde, & d'un rang souverain dans nos Estats. Cette pensée, que l'on estimera possible temeraire & toute folle, se presenta long-temps à mon Esprit avant que d'en recevoir sa complaisance: mais elle l'occupa enfin avec son parfait consentement à la veüe d'une peinture mysterieuse, qui me donna une connoissance anticipée du mal­heureux regne de Charles.

XXVII.

La principale figure du Tableau repre­sentoit un Roi debout sur ses pieds, les genoux ployez & tremblans, la teste penchant en ar­riere sur le milieu des épaules, & la couronne déia sur les reins, renversée & tombant à terre. Je leu au dessous l'ame de cette Devise, en vieux Latin, NICHIL, Rien. Les enfoncemens exprimoient à la droite & à la gauche, plu­sieurs combats, & bien de la confusion, en fi­gures entassées & fuïantes par les diminutions proportionnément racourcies d'une inge­nieuse perspective. A peine vois-je détaché mes yeux & mon attention de dessus cette premiere peinture, que je les appliquai sur une [Page 53] seconde, qui me frappa d'un étonnement messé de joye & d'inquietude, de crainte & d'esperance; de sentimens doux & flateurs, & de rejections, mais involontaires, de faveurs qu'elle sembloit me promettre. La grande figure me charma d'abord & me donna de l'admiration & de l'amour: Elle avoit la taille haute, la posture ferme, l'air bien fier, le front large, les yeux brillans, ou plûtost fon­droyans, le nez aquilin, le teint masse, la teste ornée d'une Couronne, qui n'avoit rien de commun avec toutes les Couronnes des Grands; La figure estoit enfin toute guerriere &, pour le dire en un mot, toute semblable à moy-même: Ces paroles estoient pareillement écrites sous les pieds, MAGNUS [...] BELLATOR, Grand Guerrier. Le vuide des éloignemens n'estoit occupé que de combattaus, de fuyards de captifs, de prisons, de bourreaux, de gi­bets, de pendus, de cadavres divisez en quatre quartiers, enfilez en des pointes de longues perches, & plantez sur des portes de Villes. Ces cruels objets me plûrent merveilleusement & ie goûtois les douceurs d'une veritable joye, en m'imaginant seulement que ie verrois un jour en effet ce que ie ne voyois alors qu'en peinture. Je me retiray fort satisfait de cette avanture, & le progrez des broüilleries pu­bliques [Page 54] venant au secours de ma raison, ie demeuray convaincu de l'entiere perte du Roi, & d [...]changement qui feroit tomber quelque Couronne fur ma teste.

XXVIII.

Ce qui me porta des lors pour me disposer peu à peu au succez de ma desti [...]ée, à ro [...]pre avec la debauche, & à me bien m [...]tt [...]e avec toutes les Vertus, qui ont quelque chose de pompeux & de popula [...]e. D'abord, je me servis heureusement des plus beaux traits de l'eloquence p [...]e [...]se, & ie pris la voix, les veux, les gestes, [...]outes l'habi [...]de exterien [...]e de la Modestie, pour répandre pa [...]m le monde le bruit & les asseurances de m [...] conversion: Mais comme ie n'ignorois pas qu' [...]n a [...]end des essets plus sensibles & moins s [...]su [...]cts, que ne sont la m [...]destie & les paro [...]s; [...]e [...]o [...]is pour fidelles compagnes la foli [...], les a [...]s [...]e [...]itez du corps, & les meditations de l'esp [...]it, afin de cacher à ceux qui m'observolent, ma d [...]si­mulation & mes desseins. Il est vray que [...]es d [...]rs Exercices me firent souff [...]ir de cruels [...]our­ [...]s: mais [...]e fut là aussi, où j'appris le secret de l'Enthousiasme, qui m'a rendu jusqu'a ma mort de grands services dans une infinité de [Page 55] rencontres importantes; & ie n'ai point en de moyens plus propres pour seduire le vulgaire, & pour persuader même les gens d'espri [...] & de Lettres: Tant il est vrai que l'estime & l'a­mour de la Vertu & des impressions de Dieu dans les ames, gagnent fa [...]ilement les hommes & les conduisent sans resistance. A la facilité que j'acquis de parler le pur langage de la pieté & du Ciel, ie joignis la lecture des Politiques tant anciens que modernes; & ie veux bien vous donner maintenant la gloire, sage César, que vos Commentaires vous ont justement meritée: I'y ai puisé de belles lumieres, aussi bien que dans le Tacite, le Montluc, le Ma­chiavel; qui m'a apris la maxime impie, de faire servir la Religion à l'Estat, comme ie l'ai toûjours pratiqué, & non pas l'Estat à la Re­ligion, comme l'ont observé les Princes égal­lement sages & Chrestiens: Mais parce que la science la plus éclairée est presque infailli­blement trompeuse, si l'experience ne la per­fectionne, & ne lui rend familier l'usage de ses preceptes. J'allai enfin à Londres, ie pris parti dans l'armée du Parlement; je fis l'essai de mes maximes, & aprés avoir servi quelques années avec beaucoup de reputation, ie me fis par mes intriques membre de la Chambre des Communes, & ie fis depuis l'ouverture aux [Page 56] desseins qui ont fait succomber le Roi de la maniere que ie vai continuer à vous dire.

XXIX.

Le Parlement, qui n'ignoroit pas les in­quietudes du Roi, jugea qu'il devoit en user pour obtenir ce que le temps commode sem­bloit lui rendre fort aisé. Il propose donc à sa Majesté ces conditions: Que les Anglois se­roient de là-en-avant gouvernez comme le s [...]nt les Ecossois; & par consequent qu'il pourroit s'assembler quand il le trouveroit bon, & donner les Charges du Royaume selon son choix: Que les Evesques, qu'il sçavoit estre attachez aux interests du Prince, seroient exclus du Parlement; & quelqu'autres sem­blables conditions. Cette negotiation ne l'empes [...]ha pas de reduire en sa puissance les meilleures Places, & particulierement Hulles, où le Roi avoit envoié auparavant le Comte de Neufchastel pour la maintenir en son de­voir: mais les Bourgeois qui avoient déja re­ceu les défenses du Parlement, ne sçavoient que faire, & flotant entre la crainte & l'espe­rance, ils attendoient que le temps leur don­nât le moyen d'éviter le danger qui les mena­çoit: lors qu'il arriva un nouvel ordre du Par­lement [Page 57] de refuser au Comte l'entrée de leur Ville. Charles affligé de cette desobeïssance & abbatu de tant de disgraces, tourna ses pen­sées à la douceur, & écrivit aux Chambres pour les exhorter à la moderation dans leurs poursuites, protestant au reste de son inno­cence, & de ses sinceres intentions devant Dieu, qui est le J [...]ge des consciences, & de­vant les hommes. Elles n'en furent nullement touchées, & continuerent au contraire à cher­cher les plus prompts moyens d'abbatre la re­bellion d'Irlande. Premierement pour arrester le secours qui lui estoit destiné, Martin Tromp Admiral d'Holande, eût la permission de chercher dans les Ports mêmes d'Au­gleterre, les Navires Donquerquois, que sa Majesté Catholique devoit faire aborder se­cretement en Hibernie. De plus, My lord Digby & Lansford, qui estoient Royaux, furent accusez: le dernier fut pris, & le pre­mier se sanva en Hollande. Le Parlement pour garder les apparences du respect, ré­pondit ensuite fort civilement à sa Majesté, il lui rendit tres-humbles graces de l'honneur qu'elle lui avoit fait de lui ecrire, & la supplia avec beaucoup de soumission par ses Députez, de vouloir retourner à Londres: mais Charles qui penetroit dans leurs intentions, témoigna [Page 58] fort obligeamment la satisfaction qu'il rece­voit des marques de sa connoissance; il refusa neanmoins de retourner de peur d'éprouver les nouvelles insultes du Peuple. Le Parlement fut fort fas [...]hé de ce refus; soit parce que la re­traite du Roi ruïnoit le Commerce de Londres soit parce qu'il ne pouvoit executer les des­seins qu'il avoit pris, comme nous avons re­marqué. C'est pourquoi, la Chambre des Communes presenta une Requeste à la Cham­bre des Seigneurs, par laquelle elle demandoit le pouvoir de donner à qui bon lui sembleroit les Charges tant de Mer que de Terre, les Consulats, & universellement tous les Of­fices d [...] Royaume, de plus, l'Intendance des fortifications & des munitions de guerre selon le besoin que les Places en auroient. Passant plus outre, elle adjoûtoit qu'on chassât les anciens Domestiques de la Reine, soit Anglois ou François, & tous les Prêtres. Que l'on privât de l'entrée d [...] Parlement les Evesques & les Barons, qui estoient Catholiques Ro­mains: Qu'on tint un Synode de cinquante Evesques: Qu'on défendìt aux Princes & à tous les Grands de sortir bors le Royaume, ou de faire alliance avec les Princes ou avec les Republiques estrangeres, sans le consentement exprés du Parlement: Que le Roi ne commu­niquât [Page 59] nullement avec la Reine des affaire de l'Estat, ni de celles de la Religion.

XXX.

Les Seigneurs n'approuverent point ces Ar­ticles, qui choquoient ouvertement l'autorité Souveraine. Les Communes en furent telle­ment irritées, qu'elles menacerent selon leur coûtume les Seigneurs de les exposer comme ennemis de l'Estat & amis d [...] Roi, & à la furie du Peuple. Les Seigneurs me priserent ces me­naces, jusqu'à ce qu'ils virent tant les seditieux qui commençoient à s'assembler par les arti­fices de la Chambre basse, que les Orateurs mêmes des Ecossois, qui se jetterent dans ses interests contre le bien de leur Patrie. Ces [...]boses qui leur declaroient un peril extréme, les forcerent à souscrire à cette Requeste. Ils envoyerent donc à VVinsor vingt Deputez pour proposer ces conditions au Roi, qui de­manda du temps pour y penser, & qui promit de donner sa réponse par écrit. A pres qu'il les eût examinées, estant presse de toutes parts & ne voyant point de ressource dans ses mal­heurs, il consentit: Que le Parlement autoit le pouvoir de munir les Places de toutes choses pourven qu'on en donnât auparavant la con­noissance [Page 60] à sa Majesté, & de distribuer les Charges à condition que le Roi choisiroit l'un des trois qu'il lui presenteroit. Quant aux Evesques qu'il en delibereroit plus à loisir, l'affaire êtant de plus grande consequence. Le Parlement receut avec une joye & un applau­dissement merveilleux ce consentement de Charles: parce qu'il élevoit sur les abbaisse­mens de sa puissance celle de ses Ennemis: Les­quels pour entrer en possession par l'usage, continuerent leurs assemblées par la trop grande condescendance du Roi, & changerent plusieurs Officiers du Royaume. Ils decla­rerent même absous de tous crimes les six Seig­neurs, que Charles avoit accusez, & ce Prince y consentit, tant il lui restoit peu de courage. Cét abbatement enfla beaucop le coeur de ses ennemis, & ruina toutes les esperances de ses amis, qui n'osant se fier à son excessive dou­ceur se tirerent enfin d'affaires: Car les uns s'absenterent du Parlement, & demeurerent en repos dans leurs maisons; les autres preferant la seureté, & l'exil même à la crainte qui les agitoit continuellement, abandonnerent leur patrie, & laisserent de cette sorte le gouver­nement des affaires aux deux Chambre, qui n'estoient plus composées que des ennemis de sa Majesté. Ainsi le nombre des Seigneurs [Page 61] ne fut enfin que de seize, & celui des Com­munes, que de quatre-vingts.

XXXI.

Comme il n'y restoit plus de gens bien in­tentionnez, j'eus la liberté d'y faire passer les avis que j'ouvrois dans les deliberations de la Chambre basse. Je representai alors que les Catholiques Romains estoient tous Royaux, & qu'il faloit necessairement les perdre, afin d'asseurer le succez de nos entreprises. Mes raisons furent si puissantes, qu'on resolut & qu'on excita en effet contr'eux une cruelle per­secution. Le Roi êtant ainsi privé de ses plus zelez partisans, j'achevay de ruiner ses forces par la flotte que ie persuadai d'équiper à ses dépens, pour croiser dans la Mediteranée, & pour rétablir nôtre ancien commerce. Il y avoit déja long-temps que l'on m'attribuoit tous les violens conseils de la Chambre des Communes, contre les Seigneurs & contre le Roi mesme. De sorte que le nom de Cromvel devint celebre dedans & hors du Royaume; & que la Reine qui, estoit informée par les Royaux de tout ce qui se passoit dans le Par­lement, conceut une haine mortelle contre moy cōme contre le mortel ennemi de Charles [Page 63] faisoient un étrange effet dans tous les Esprits, que les Sectes qu'ils suivent rendent irrecon­ciliables avec la Religion Catholique. Us par­loient donc outragensement de la Reine, & se pleignoient de ce qu'elle avoit infecté le Roi de l'Idolatrie Papistique, comme ils di­sent, & perverti entierement la bonté de son naturel. La Reine fatignée de ces calomnies, ennuyée des disgraces du Roi, & persuadée du funeste traitement que lui feroient le Par­lement & le vulgaire si elle tomboit entre leurs mains; ne pouvant d'ailleurs soûlager le Roi, à qui elle estoit au contraire à charge, parce que sa tendresse lui faisoit tout craindre pour elle; Voulant enfin lever les pretextes, quo les Seditieux prenoient de son sejour avec Charles, pour porter à l'extremité leurs des­seins & les affaires publiques; esperant de plus, qu'elle pourroit obtenir des Estrangers quel­que secours d'argent, & d'hommes mêmes s'il êtoit besoin: Elle resolut enfin sa retraite dans les Estats d'Hollande, & la couvrit du vovage de la Princesse sa fille, que le Prince d'O­range avoit déja épousée par Procureur, & qui l'attendoit avec impatience pour celebrer le mariage. Charles ne pût supporter cette dure separation qu'avec des peines incompre­hensible; La nature même comme si elle eût [Page 62] La connoissance que ses invectives contre ma pernicieuse conduite me donnerent, all [...]ma incontinent dans mon ame une semblable pas­sion contr'elle, & ses violens mouvemens ne me porterent tout-à-fait à la vengeance, & à la perte de cette Princesse. Pour parvenir à mon but, ie ressuscitai adroitement les ca­lomnies qu'on avoit inventées contr'elle, & qui estoient toutes mourantes & presque as­soupies: J'en imaginai de nouvelles, animées d'une artificieuse malice, & revestuës des plus apparens pretextes du monde. Pour leur donner toute la force possible, je loüois mag­nifiquement la douceur & la grande facilité de Charles, à nous accorder sans reserve ce que nous lui pourrions proposer; l'adjoûtois que la Reine seule arrêtoit les aimables écoulemens de cette bonté suprême sur ses Sujets, & qu'elle n'inspiroit au contraire que la ven­geance & la cruauté: Ie soûtenois ce que i'avois coûtume d'exagerer infiniment, qu'elle im­primoit dans l'esprit de ce Prince qui l'aimoit, les sentimens de la Foy Romaine: & là dessus, je faisois le connoissant dans la fine Politique, pour persuader aux Communes les dangereuses consequences que [...]'inferois du changement de la Religion contre l'Estat. Mes raisonnemens se répendo [...]ent ensuite parmi les Bourgeois, & [Page 64] pressentice qui devoit arriver dans peu d'an­nées, tomba en defaillance, prédisant en quelque façon à cette Princesse, que lamort rendroit bien-tôt éternel le divorce, que les divisions de l'Estat la forçoient de faire. Au contraire, le Parlement y consentit d'autant plus facilement, que le Roi êtoit privé par ce voyage d'un secours & d'une consolation considerable. Mais Charles, voulant pru­demment la justifier, & montrer par les effets qu'elle ne l'empes [...]hoit nullement d'accorder ce qu'on lui avoit demandé, consentit avant son depart que les Evesques demeureroient exclus du Parlement. En quoi il fit une faute tres-considerable, & d'une suitte fatale à ses interests. La seconde qu'il y ajoûta ne fut pas moindre. Sa Politique trop humaine lui per­suada que pour marquer à ses Sujets sa sinceri [...] & sa constance dans la Religion des Prote­stans, il devoit traitter severement les Catho­liques. Il fit donc contr'eux un Edit fort rigoureux, quoi quetous universellement lui ayent esté si fidelles, qu'il ne s'en est pas trouvé jusqn'à sa mort un seul qui l'ait trahi, comme ont fait les Religionnaires; Il chassa aussi du Royaume sous des peines capitales tous leurs Prêtres. Ie ne pourrois pas aisément exprimer la joye que le Public en recent: à [Page 65] Londres & dans les autres Villes on en fit des [...]eux où plûtost, on triompha solemnellemēt de l'autorité du Roi. La Reine arriva cepen­dant à Douvre, & ne pût se me [...]tre en mer sans y mêler les larmes ameres qu'une veri­table douleur, & qu'un adieu, qui devoit étre le dernier, lui faisoient verser en abondance.

XXXII.

Charles n'avoit pas encore essuyé le chagrin que cét éloignement lui avoit donné lo [...]s qu'il se vi [...] pressé de consentir incessamment à l'é­lection des Officiers que le Parlement avoit cho [...]sis: Mais connoissant, bien que trop tard, les defauts de sa premiere conduite: il differoit sa réponse & gagnoit le temps, pour refroidir les chaudes poursuites du Parlement. Lequel ennuyé de ses longs delays, lui declara par des Exprés: Que c'estoit au Parlement à avoir re­cours aux armes pour proteger son autorité contre l'oppression du Roi, s'il ne lui accor­doit promptement ses justes demandes. Et par­ce qu'il avoit déja pris le dessein de quitter Vvinsor & de s'éloigner davantage, les De­putez le prierent de ne le point faire & mesme s'il ne vonloit pas retourner à Londres, de permettre que sonfils le Prince de Galle y de­meurât. [Page 66] Charles repliqua que cette propo­sition l'étonnoit extraordinairement, & qu'il ne sçavoit qu'i repartir; Qu'au reste ils con­sultassent leur conscience, & qu'ils conside­rassent en la presence de Dieu, qui les jugeroit tous à la mort, qui de lui ou du Parlement avoit allumé le flambeau des guerres civiles, qui alloient consumer l'Angleterre; Que pour son fils, il le gouverneroit avec tous les soins, que le caractere, l'autorité & l'amour d'un Pere & d'un Roi dévoüé au bien de son Successeur & de ses Estats demandent; Que ni l'un ni l'autre ne se fussent jamais retiré de Londres, si la crainte d'éprouver les effets tra­giques de la furie du peuple, ne leur eût ins­pîré cette précaution necessaire pour se ga­rantir d'un malheur extréme; Qu'à la verité il desiroit ardemment de rendre la tranquillité à ses Sujets, mais que s'ils prenoient les armes contre lui, il se defendroit, se confiant en la divine Providence, qui protegeroit la justice de sa cause. A prés quoi il leur permit de se retirer. Lors qu'ils eurent [...]endu compte aux Chambres de leur deputation & des sentimens du Roi, j'eus bien de la joye de voir les choses dans les termes d'éclater; & ie montrai d'une maniere si éloquente & si plausible, qu'il ne faloit plus differer à en venir à la force ou­verte, [Page 67] que le Parlement fit un Edit par lequel il commanda à tous les Gouverneurs des Pro­vinces, de lever des troupes & de contraindre même ceux qui seroient propres, de prendre les armes. De plus, il cassa tous les Officiers que le Roi avoit pourveus, & mit en leurs Charges ses Creatures. Le Roi appella en même temps la Noblesse prés de sa Personne, pour s'opposer aux efforts du Parlement: qui tâchoit pourtant d'amuser sa Majesté par des Requestes & des Supplications respectueuses, afin d'avoir le temps qui estoit necessaire pou [...] preparer une armée considerable. Mais ces artifices n'ayant nul succez, ie donnai un horrible avis, sans declarer neanmois mes se­cretes intentions. Ie dis donc que nous ne de­vions pas agir si mollement avec un Prince à qui nous declarions la guerre; que pour colo­ter nôtre estrange procedé, il êtoit besoin d'i­miter ceux des Catholiques, qui avoient rendu odie [...]x Henri III. Roi de France pour seduire le vulgaire, & qui l'eussent possible chassée du Thrône, si sa prudence & son courage ne les eussent heureusement prévenus. J'ajoûtaicent choses malicieuses, & même, ie prouvai bien apparemment que les Ministres des Cours de Rome, de France & d'Espagne, estoient obli­gez par les interests des Monarchies, de réta­blir [Page 68] nôtre Souverain dans toute l'autorité des Monarques, & par consequent de ruiner le Parlement. D'où ie conclus qu'il faloit hâter sa perte tandis que nous en avions les moyens; Que le premier & l'un des plus forts, c'estoit de l'accuser de vouloir introduire la Religion Ro­maine, & d'avoir donné la naissance & les progrez aux troubles d'Ecosse & d'Irlande. Le Parlement renferma en suite tous ces chefs dans son accusation contre le Prince: qui dé­fendit son innocence par les Ecrits, de la ma­niere qu'elle étoit attaquée. Mais le Parle­lement y répondit de telle sorte, qu'il ajoûta plusieurs nouvelles plaintes également ma­lignes contre le Roi, & conformes à la haine que le Peuple en avoit déja conceüe.

XXXIII.

Laquelle receut de notables accroissemens d'un prodige, qui arriva en même temps à Londres & en plusieurs endroits du Royaume. Il y a dans cette puissante Ville un lieu, où les Marchands ont accoûtumé de s'assembler pour conferer de leur negoce, que nous appel­lons le Change royal ou la grande Bourse, pour la distinguer de la Petite qui est proche de Chepseïde. Dans les Niches du contour [Page 69] interieur de ce magnifique Edifice, on voit les Statuës des Rois qui ont gouverné l'An­gleterre, depuis S. Edoüard & Guillaume le Conquerant jusqu'à Charles qui est le dernier. Tandis que les Libelles du Parlement flétris­soient l'éclat de sa reputation, la fumée qui sortoit des cheminées de la Ville où l'on con­sume une grande quantité de charbon de terre forma en l'air des nuages si vastes & si ef­fréyants, que la seule veüe jetroit la terreur dans l'ame des plus asseurez. En suite, un furieux tourbillon de vent les rabbatit d'une façon orageuse jusques sur la Bourse, & choi­sissant la Statuë de Charles ils la couvrirent de toutes part, & la noircirent tellement qu'elle parut monstrueuse. Toutes les Peintures qui representoient ce Prince éprouverent la même disgrace, & comme si le sort les eût revêtuës d'un deüil avancé & prophetique, elles chan­gerent leurs couleurs en noir, & firent tomber de leurs yeux quelques larmes, & quelques goutes de sang du col & des autres parties dé­couvertes. Cette avanture donna bien de l'occupation à la superstition populaire; Cha­cun en parloit selon son sens, & tous la re­ceurent enfin par le moyen de mes malicieuses interpretations, comme le témoignage que le Ciel nous avoit voulu donner, contre les cri­mes [Page 70] passez & futurs de Charles. Ce Prince & tous les Royaux en furent autant déconcertez, que le Parlement & le vulgaire en releverent leur courage. Les uns, que l'amour, la vene­ration, la fidelité, & la compassion même pour la Dignité royale, retenoient auprés du Roi, ne pouvoient resister à la crainte & au desespoir de réussir: les autres que la revolte & les inte­rests avoient armez contre leur Souverain legitime, ne doutoient pas du bon-heur & de la gloire, qui devoient couronner leurs entre­prises.

XXXIV.

Ces prodiges & ces combats de plumes fu­rent au Roi des conjectures certaines de la guerre, qui devoit repandre sans distinction le sang innocent & le sang criminel de ses Sujets. Comme la necessité forçoit ses inclinations à s'y preparer de peur d'estre surpris à l'impour­veu, & que Vvinsor n'êtoit pas propre pour faire ses preparatiss, il alla à Yorc accompagné du Prince de Galle, du Prince Palatin, du Duc de Richemond, & des autres Seigneurs de sa Cour. Le Parlement prévoyant ses in­tentions, fortifia de munitions & de garnisons plus grosses les places qui avoient dé [...]a receu ses ordres. Il donna aussi une flotte de trente voiles au Comte de VVarvic, pour garder les [Page 71] Costes d'Angleterre: Charles tâcha par les severes défenses qu'il fit à ses Sujets, de ruiner les desseins du Parlement: lequel au con­traire menaça du dernier suplice les desobeïs­sans & le Prince même, pour exercer souve­rainement son autorité tyrannique. L'arrivée du Roi fut tres-agreable aux habitans d'Yorc, qui lui donnerent toutes les preuves possibles d'un amour sincere & d'une fidelité d'autant plus constāte, qu'il leur persuada qu'il n'avoit aucun panchement à la Religion Romaine. Il convoqua ensuite les Chevaliers de l'Ordre & la Noblesse, que la naissance, l'interest & la vertu attachoient plus étroitement à la con­servation de la Couronne. Le Parlement fut estonné de ce que plusieurs, même de la Chambre des Communes, passerent de son parti dans celui du Roi, qu'il accusa en même temps de mettre sur pied une armée pour ren­verser les Loix & le Royaume; & il ajoûta faussement que ses Sujets estoient absous & déchargez du serment de la fidelité qu'ils lui avoient jurée. Charles repoussa ces calomnies par ses écrits & par des effets convainquants: Car plusieurs ayant déja fait à Lincolne un corps assez considerable pour la défense de sa cause, il n'en retint pour la seureté de sa Per­sonne que cinquante chevaux & cinq cens [Page 72] hommes de pied, ayant commandé absolu­ment au reste de retourner dans leurs maisons. Une douceur & une moderation si extraor­dinaires dans les termes où ses affaires estoient, effacerent dans la pluspart des Esprits les mé­chantes impressions qu'on leur avoit données de ses desseins, & les engagerent à prendre la protection de ses droits. Il ne demeura dans la Chambre haute que qui [...]ze Seigneurs, & vingt Membres de la Chambre basse s'en reti­rerent pour suivre la fortune du Prince. De plus, l'armée que le Parlement envoyoit con­tre les Irlandois rebelles, se rendit soudaine­ment à Yorc, & grossit sa Garde de douze cens hommes & d'env [...]ron deux cens chevaux, tous nobles & braves. Il mit à leur teste le Prince de Galle, son Ame, & receut le ser­ment qu'ils firent sans estre sollicités, de le maintenir au peril de leurs biens & de leurs vies. Ils lui promirent pareillement de lever chacun deux cens hommes qua [...]d il seroit ne­cessaire. Cette genereuse constance de la No­blesse, & l'argent qu'il avoit receu de Hol­lande, réveillerent ses esperances qui estoient presque mortes. Pour leur donner plus de force, il commanda aux habitans de la Pro­vince d'Yorc de se trouver au rendez-vous prés la Ville. L'assemblée fut de soixante [Page 73] mille hommes: le Roi avec le Prince de Galle & les Seigneurs de sa suitte les visita, & leur remontra par un éloquent discours, que la seule violence de ses sujets mal-intentionnez l'avoit contraint à leur opposer la force; Qu'il n'avoit jamais eu que le dessein de conserver l [...] Religion dans sa pureté, la Dignité royale dans son éclat, le Parlement dans ses Droits, l [...]Estat dans la paix, & tout son Peuple dans la felicité de la vie, & dans l'abbondance de toutes choses; Que puisque ses Ennemis s'é­forcoient de la perdre, il êtoit juste que les gens de bien immolassent avec lui dans cette rencontre leur repos & même leur vie, à la gloire & au salut de leur Patrie; Qu'il don­neroit des récompenses considerables à ceux qui lui feroient paroistre par leur service leur fidelité & leur zele; Qu'il avoit une si parfaite confiance en leur generosité, qu'il ne vouloit point appeller à son secours les Nations êtran­geres, & qu'il ne croyoit pas même en avoir jamais besoin, êtans suffisans pour resister seuls & pour vaincre ceux qui auroient la temerité de l'attaquer. Cette harangue flatta leur hu­meur, & fut receüe avec beaucoup d'appla [...]-dissement. Mais comme les opinions sont d'ordinaire differentes, & quelquefois même contraires; il y en eût qui jugerent meilleur de [Page 74] s'accorder avec le Parlement quelques condi­tions qu'il proposast, que de répandre le sang innocent d'une infinité de gens. Ce qui eût enfin excité une dangereuse sedition, si on ne l'eût étouffée dans sa naissance: cinq mille hommes se separérent neanmoins du Gros, & le Roi se contenta d'en choisir vingt mille des plus braves, qui le conduisirent jusqu'à Yorc, & qui se retirerent en leurs maisons pour y at­tendre ses ordres lors qu'il leur commanderoit de marcher.

XXXV.

Des changemens si favorables au Roi, me donnerent une étrange inquietude & broüil­lerent toutes mes mesures. Je considerois que le Parlement êtoit affoibli en nombre, en qualité de Personnes & d'Esprits, en autorité dans le Royaume, en pretexte de justice, puisque le Roi avoit enfin persuadé aux Peu­ples la sincerité de ses intentions & l'innocence de sa vie: J'ajoûtois que la Noblesse des pre­miers rangs estoit obligée par les Loix, di­vines & par les humaines, & par ses interests particuliers, estant autour du Souverain & en recevant toute sa gloire, comme les Astres tirent leur éclat du Soleil qu'ils environnent, & ne pouvant retenir dans une Republique ce [Page 75] brillant honneur qui lui est plus cher que la vie, comme les Etoilles ne paroissent plus couronnées de leur charmante lumiere, lors que les nuës couvrent le Ciel de toutes parts; j'ajoutois, dis-je, que la Noblesse estoit o­bligée par cent raisons, de sacrifier jusqu'à la derniere goute de son sang à la defense du Prince, qui ne pouvoit succomber sans l'en­trainer avec lui dans ses ruines. Je refléchis­sois aussi mes pensées sur l'incōstance naturelle de nôtre Nation, & principalement du peuple de Londres, qui est semblable aux flots de la mer, que les vents élevent & poussent selon la diversité & la bizarrie de leurs mouvemens: De sorte qu'il ne me sembloit pas estre de la prudence, de jeter dans ce sable mouvant les fondemens d'une solide fortune, & de com­mettre mon repos, ma reputation & ma vie même, à la legereté de ces Esprits qu'il étoit malaisé de fixer. Ie prévoyois que si le Mo­narque remportoit les avantages que la situa­tion presente de ses affaires lui promettoit, les foudres de sa main victorieuse tomberoient as­seurément sur ma teste, comme sur la plus cri­minelle & la plus odieuse du Parlement. Les tableaux prophetiques dont j'ay parlé, me fu­rent alors suspects d'illusion, & ie condamnai severement au Tribunal de la Raison la foi­blesse [Page 76] de mon Esprit, qui avoit donné sans chicaner sa créance au caprice d'un Solitaire réveur & d'un ancien Moine de Vvestminster à qui la tradition attribuë ces propheties en peinture. Enfin ie conclus qu'il m'estoir plus seur & tout à la fois plus glorieux, de main­tenir mon Souverain dans la possession de sa Couronne, & de m'en faire une par les mains de ma fidelité, de ma prudence & de mon courage; qui do [...]neroit de l'amour à mon Prince, de la paix à ma conscience, de l'éclat à moi-même & à ma famille, & de l'admi­ration sans euvie à toute la Posterité. J'en­voyai donc secrettement au Roi un Ecrit, que ie le suppliois humblement de remettre bien ca [...]heté aprés la lecture, entre les mains du Gentilhomme qui la lui auroit presenté, & qui contenoit, aprés les marques de mes sou­missions & les protestations de mon inviolable fidelité, les propositions suivantes: Que s'il plaisoit à sa Majesté d'avoir quelque confiance en l'engagement que ie lui faisois de ma foi & de mon service, j'osoi [...] me persuader selon les connoissances que j'avois, & lui promettre de confondre les desseins de ses ennemis; de lui faire cueillir des palmes qui ne seroient point arrosées de sang humain; & de le rendre en peu d'anneés, le plus puissant & le plus absolu [Page 77] de tous les Monarques ces Predecesseurs: Que pour parvenir à la fin d'une si beile entreprise, j'avois besoin de tous les artifices & de toutes les fourbes imaginables, afin de surprendre le Parlement par les conseils captieux que ie lui donnerois, & que ie détruirois par des effets opposez: Que le secret devoit estre conse­quemment inviolable entre sa Majesté & moi: Que delà dépendoit tout le succez que ie te­nois pour certain: Que ie le priois sur toutes choses de ne le point communiquer à la Reine; parce qu'estant mon ennemie déclarée, elle l'ēpêcheroit de se fier à ma parole & romproit ensuite mes mesures: Que pour récompense d'un si considerable service, ie le suppliois de me promettre, & de me donner quand j'aurois achevé mes desseius, la Couronne, les honneurs & les revenus de Duc, pour con­sacrer à la memoire des Siecles futurs, sa mag­nificence royale, & le bonheur de ma con­duite. Le Roi, qu'une fascheuse experience avoit déja informé de mes qualitez, crut d'a­bord que ie pouvois remplir sans difficulté mes promesses & son attente; mais il tint long­temps son consentement suspendu ne sçachant qu'imaginer ni que dire d'une offre si surpre­nante: neanmois la prudence lui ayant fait connoistre, que s'il l'acceptoit, ie rétablirois [Page 78] possible sa puissance, sans qu'il fut plus exposé qu'il estoit au hazard; s'il la rejettoit, que le desespoir de rentrer en graces, & le refus qui m'auroit sans doute irrité, m'inspiroient une haine & une vangeance cruelle: Il voulut ex­primer de sa main au bas de mon Ecrit ses sen­timens, & m'asseurer qu'il conserveroit toute sa vie le souvenir du zele & de la fidelité, que ie desirois faire paroistre en son service; qu'il me demandoit instamment l'occupation de toutes les forces de mon esprit dans une Ou­vrage, qui m'acquéreroit l'amour de tout le monde, & la plus belle reputation, qui ait jamais couronné les grands hommes; Qu'il me promettoit sur sa parole royale tout ce que ie lui proposois; Qu'il y ajoûteroit des fa­veurs beaucoup plus grandes; & qu'ilme con­juroit enfin d'estre aussi constant dans mes des­seins, qu'il seroit inviolable dans ses promesses & dans nostre commun secret. Cette obli­geante réponse me charma, ie vous l'avoüe, & m'enflamma d'une si ardente passion pour son service, que ie commençai dés ce moment à songer tout de bon aux moyens les plus pro­pres pour réusir. Il y avoit déja quelque remps que j'establissois dans le Parlement pour cét effet les principes de ma Politique secréte, lors que j'appris constemment que le [Page 79] Roi avoit découvert nôtre secret à la Reine, soit que son trop grand amour pour elle ne lui permist pas d'estre assez prudent en cette ren­contre, ou que la peur de lui déplaire, si elle en avoit d'ailleurs la connoissance, ou le des­sein de satisfaire la curiosité qui est naturelle aux femmes, l'eussent porté à cette commu­nication contre la parole qu'il m'avoit donnée Quoi qu'il en soit, ie m'éprisai le foible empire que ce Prince avoit sur soi-même, & ie passai à des emportemens si violens contre ce defaut, que j'appellois alors une honteuse trahison, que dans l'instant même ie m'abandonnai à toute la haine qui s'empara de mon coeur. Quoi que la chaleur de ma passion me suggerât mille pensées funestes; ie flottois pourtant dans cette mer orageuse de divers desseins sans pouvoir attacher ma resolution à aucun en particulier. Sur ces entrefais j'entre dans mon cabinet, j'ouvre un vieux Nostradamus pour nourrir plus doucement mes réveries; le sort me presente sans y penser ce Quatrain qua­rente-neuf de la neufiéme Centurie:

Gand & Bruxelles marcheront contre Anvers,
Senat de Londres mettront à mort leur Roi;
Le Sel & Vin lui seront à l'envers
Pour eux avoir le Regne en desarroi.

[Page 80] Ah! m'écriai-je transporté d'un secret mou­vement que je ne puis vous exprimer, ah! c'en est fait; ie suis convaincu que la perte de Charles est concluë dans le Ciel: voila son ar­rest prononcé long-temps avant sa naissance: ie retracte la condamnation, que i'ai faite de ma premiere credulité, & ie retablis en leur honneur les Propheties peintes du Solitaire de Vvestminster. J'ajoûtai plusieurs choses pres­que semblables, pour donner air à la chaleur de mes transports. En suite ie reprens mon Nostradamus; ie lis, ie relis, ie considere lente­ment ces quatre Vers; ie les admire ie les mets en dé post chez ma memoire; ie les repete mille fois le jour; le sommeil qui efface les images des objets qui fi appent nos sens, me les repre­sente pendant la nuit; j'en suis possedé enfin de telle maniere, qu'il me semble que ie ne voi plus, que ie n'entends plus par tout que ce Quatrain.

XXXVI.

Aprés que le calme, qui succeda à ces pre­mieres agitations, m'eut rendu la liberté de l'esprit & la moderation necessaire pour juger sensément des grandes choses; ie m'engageai dans la plus importante Deliberation, quiait [Page 81] jamais occupé les plus fameux Politiques de l'Univers. Je me proposai d'une part les rai­sons, qui combattoient pour la conservation de Charles. Mais mon ambition & ma haine, qui m'occupoient tout entier, me comman­derent de les détruire par les réponses qu'elles formerent. De l'autre part, i'examinai celles, qui le condamnoient à l'accomplissement de son destin: & toutes me parurent convain­quantes; tant il est certain que nous rejettons facilement ce que nous ne voulons pas, & que nous recevons au contraire avec plaisir ce qui flatte nos inclinations. Je prononçai donc sur le Tribunal de mes passions cét Arrest, Qu'il perisse, ouy, qu'il meure. La represen­tation neanmoins d'un changement si extra­ordinaire dans la fortune d'un Roi, me laissa ie ne sçai quelle secrette horreur de ma cruauté & de moi-même: mais l'excez de ma haine & de mon ambition se moqua & de moi-même & de ma cruauté, & répendit dans toute mon ame une insensibilité inflexible. Veritable­ment ie n'avois pas cette invincible dureté, lors que i'offris à ce malheureux Prince l'usage & le fruit de mon esprit & de ma conduite: Mon ambition vouloit bien alors demeurer dans les bornes que ie lui a vois prescrites. Mais depuis que la violence de la haine eût joint [Page 82] ses forces, je leur donnai la liberté de s'em­porter dans des extremitez qui étonneroient enfin la nature. Ce principe étant ainsi éta­bli, je tirai aisément cette conclusion; Que pour arriver à une fin qui n'avoit ni exemple dans le monde, ni mesure dans elle-même, ni honneur dans l'effet, ni conscience dans celui quiy aspiroit; Je devois prendre des moyens de mesme nature pourveu qu'ils me fussent utiles, quoi qu'ils fussent même tout-à-fait diaboliques. A prés que je les eus préveus & preparez dans les longues meditations que je fis là-dessus selon ma coûtume; je commençai à m'en servir de cette sorte.

XXXVII.

Je n'ignorois pas que la Reine avoit engagé en Hollande les joyaux de la Couronne pour vingt mille livres, que quelques Marchands de Londres devoient fournir. L'effet de ma connoissance fut si heureux, que le Parlement s'en saisit, & coupa pour ainsi dire les nerfs au Roi, en lui enlevant son argent, que quel­ques anciens ont appellé les nerfs de la guerre. Cette perte lui fut infiniment prejudiciable en un temps, où toutes choses lui estoient ne­cessaires pour repousser les efforts de ses enne­mis. [Page 83] Car le Parlement fit marcher droit à Yorc une armée de douze mille hommes, qui s'accrut dans la longueur de sa route, comme les torrens s'augmentent à proportion que leur course est longue. Charles employant de son côté les lettres, pour exciter à sa defense ses gens les plus zelez; la f [...]aude pour surprendre les Parlementaires, & la vive force pour con­traindre les desobeïssans; & ayant tâ hé inu­tilement d'emporter Hulle par intelligence; proposa un accord avantageux au Parlement, à condition neanmoins qu'il abandonneroit Londres, & qu'il se tiendroit dans une autre Ville selon son choix. Il promit même d'as­sister à sa tenuë, afin de regler de concert avec lui leurs differens. Mais je ne fus point d'avis d'abandonner la Capitalle, qui imprime d'or­dinaire le mouvement au reste du Royaume, comme la teste conduit le reste du corps, & dout les Bourgeois avoient vendu même leur vaisselle d'argent, pour fournir aux frais de la Guerre. Ainsi nous les eussions irritez contre nous, & obligez de cette maniere à prendre le Parti du Roi. Lequel declara par un Edit ex­prés criminels de leze-majesté tous ceux qui donneroient secours d'hommes ou d'argent au Parlement, & menaça severement Lon­dres de le priver de toutes ses prerogatives, s'il [Page 84] contrevenoit à ses defenses. Le Parlement prit de là l'occasion de justifier sa cause, & d'accroistre le mépris & la haine que le peuple avoit contre Charles. Et comme les menaces des Rois qui n'ont pas la puissance de les exe­cuter, augmentent plûtost le mal qu'elles ne le guerissent, & r'ouvrent souvent les playes que la nature & le temps avoient commencé à Fermer: Les Bourgeois de Londres, au lieu de craindre celles de leur Prince, les mépri­serent, & abandonnant leur conduite à l'a­veuglement de leur passion, ils embrasserent plus étroitement qu'auparavant le Parti des Parlementaires. Charles fit un second con­tre-temps, qui ne déconcerta pas moins ses af­faires. Il mit des Garnisons Angloises à Neuf­chastel & à Vvarvic contre la promesse qu'il avoit faite aux Ecossois: qui relacherent en­suite beaucoup de l'amour & du zele qui les animoient à son service. Il n'en fit alors nul estat, & il crut qu'il n'estoit pas necessaire de cultiver leur fidelité, les Anglois lui amenant du secours de toutes parts; & ne considerant pas assez la condition des Souverains qui dé­pendent d'autant de gens qu'ils ont de Sujets, & qui consequemment les doivent conserver tous & en tout temps dans l'ardeur de les ser­vir, quoi qu'ils n'ayent pas ordinairement [Page 85] besoin ni de tous ensemble ni en un mesme temps. Ces deux disgraces en attirerent une troisiéme, qui diminua la reputation de ses armes & le courage des Royaux. Car ayant assregé Hulle il fut contraint, aprés des efforts considerables, de lever le Siege.

XXXVIII.

La guerre estant ainsi ouverte, & le Parle­ment ayant crées les Comtes d'Essex General de l'Infanterie, & de Bedford General de la Cavallerie; on en vint plusieurs fois aux mains soit dans les barailles reglées soit dans les ren­contres & les Partis qui couroient la campagne soit dans les prises des Places qu'on assiegeoit de part & d'autre. La Fortune distribuoit, au commencement, ses faveurs avec une éga­lité, qui ne permettoit pas à la Victoire de se declarer tout-à-fait ni pour Charles ni pour Nous. Je cherchois cependant les moyens de faire pancher la balance de nôtre côté, & d'enlever au Roi ses Soldats, & les plus bra­ves de ses Officiers, que le sort reduisoit dans nôtre puissance. Entre les plus considerables, je détachai MoncK de son service de cette ma­niere. Aprés qu'il eût fait, dans un combat, des merveilles & de la teste pour la conduite, [Page 86] & du bras pour l'attaque & pour la défense, son incomparable valeur cedāt enfin au nom­bre des Victorieux, il demeura prisonnier de guerre. Nous le gardâmes soigneusement dans un Château, où le traittement quiestoit quasi expressement mauvais, & l'ennuy qu'une longue maladie augmenta beaucoup, lui im­primerent des sentimens bien contraires aux soins que le Roi prenoit de sa delivrance: & mes artifices le conduisirent insensiblement dans cette erreur. Car il écrivoit souvent à sa Majesté pour la prier de menager sa liberté ou par le payement de sa rançon, ou par l'é­change de quelque notable Prisonnier. Mais j'arrêtai si bien toutes les réponses du Roi, qu'il n'eut pas la consolation d'en recevoir une seule. On lui apprenoit en mesme temps la delivrance de plusieurs Royaux, qui n'a­voient ni sa qualité ni ses merites auprés de son Prince. On exaggeroit aussi avec une a­drette dissimulation le mépris que Charles en faisoit onvertement, & on le lui rapportoit des parolles malicieuses que l'on asseuroit que le Prince avoit dites contre lui pour le blâmer & pour ternir la gloire de ses actions, comme s'il eût esté ou lâche ou perfide. On faisoit attention pour remarquer les effets, que ces calomnies faisoient dans son ame; & comme [Page 87] l'on vid qu'elles l'avoient jetté d'abord dans l'étonnement, puis dans la tristesse, dans le dégoust, dans la froideur pour son Maistre; & enfin, l'aversion croissant par la longueur du temps, dans la colere, dans la furie même, & dans tous les derniers emportemens d'un grand homme, qui croit sans doute qu'on le traite le plus indignement du monde: On lui proposa un changement qui lui seroit fort a­vantageux, sans violer ni la bien seance, ni la fidelité ni la gloire. Il refusa au commence­ment ces grandes offres: mais la longueur d'une année de prison tres-incommode, qui devoit bien-tost abbreger sa vie, & le de­sespoir d'obtenir aucune grace du Roi, dont les disgraces croissoient tous les jours, joint à ses justes ressentimens, le forcerent enfin à passer dans les troupes Parlementaires, où, depuis qu'il eût donné sa foi, il fit éclatter en cent belles occasions, sa prudence consommée dans la conduite des armes, & son intrepidité dans les plus redoutables dangers de la guerre. Ces éminentes qualitez me donnerent une estime, une admiration, un amour extraor­dinaire pour lui, & une violente passion de gagner son amitié, d'en faire ma creature, & de destiner à mes interests son service, lors que ma bonne Fortune auroit besoin de son se­cours. [Page 88] La perte de ce Brave chagrina beau­coup le Roi, à qui la fortune, qui ne l'avoit pas abandonné dans les premiers efforts de la guerre, fut à la fin si cruelle, qu'elle le con­traignit de se travestir, pour fuir sourdement d'Oxford, où Fairfax, qui occupoit le poste du Comte d'Essex, l'avoit assiegé. Il se retira dans les troupes des Ecossois, qui étoient pro­che de Neuf-chastel, esperant qu'il recevroit dans ces extremitez pitoyables, des marques singulieres de leur amour, de leur fidelité qu'ils vantoient beaucoup, & de leur gene­rosité capable, selon eux, de le remettre sur le thrône. Veritablement nous estions bien persuadez, que les Ecossois, qui nous ont re­sisté tant de siecles avant l'union de leur Roy­aume avec le nôtre, employeroient dans cette glorieuse rencontre, tous leurs biens & toutes leurs forces pour un Roi, qui estoit venu de leur Nation, & qui leur avoit confié si fran­chement la défense de sa vie, & le restablisse­ment de sa Dignité royalle. Ces sentimens, que nous ne pouvions desavoüer sans choquer la Raison, l'honneur, la foi, la generosité, & même la compassion, que les Illustres Mal­heureux excitent dans les ames les plus bar­bares, nous percerent d'une douleur d'autant plus vive, que nous crûmes estre dans la ne­cessité [Page 89] ou de quitter nos poursuites, ou de fair [...] une guerre la plus cruelle que l'Angleterre eût jamais éprouvé.

XXXIX.

Mais comme ie n'ai jamais desesperé d'une conqueste, que l'interest de la Religion & les charmes de l'argent peuvent faire; J'envoyai un homme éloquent & adroit dans les negotia­tions, pour representer aux principaux Offi­ciers Ecossois, qu'il ne tenoit plus qu'à eux de rendre la paix à l'Estat, l'asseurance à leur Re­ligion que Charles vouloit détruire, le repos à leurs consciences, l'exercice public & la li­berté des fonctions Ecclesiastiques aux Mini­stres de la Parole de Dieu, & la joye à tous les peuples, qui les combleroient de loüanges, & qui couronneroient leur nation d'une gloire immortelle. Que pour ces illustres effets, que le Ciel avoit bien voulu commettre, par une élection évidente, à leur disposition, a fin de leur en laisser tout l'honneur; ils n'avoient qu'à remettre Charles entre les mains des An­glois, qui se servant prudemment de leur pou­voir & de ses abbaissemens, le feroieut con­descendre sans difficulté, aux condicions, que la Justice, la Religion & le bien public de­manderoient [Page 90] de leur zele pour la Patrie. Qu'encore que les Ecossois fussent les plus in­teressez dans cette affaire, afin de détruire le gouvernement Episcopal qu'ils ne pouvoient recevoir sans ruiner la Religion des Pres­byteriens qu'ils professoient; les Anglois ne vouloient pas pourtant leur refuser les honnes­tetez ni les preuves de gratitude, que merite­roit le bien-fait signalé qu'ils recevroient d'eux en transferant entre leurs mains la per­sonne de Charles. Qu'il y avoir une somme considerable & déja prête pour leur estre se­crettement donnée, si-tôt qu'ils executeroient le dessein qu'il leur conseilloit, & qu'il les conjuroit de routes ses forces de prendre. A­prés qu'ils eurent deliberé sur ces propositions, ils répondirent que quelques difficultez qui s'opposassent à leur resolution, ils ne pou­voient rien refuser à Dieu, à la Religion ni à l'Estat; Qu'ils livreroint Charles aux An­glois, à ces conditions neanmoins, qu'ils tou­cheroient auparavant la somme dont ils a­voient convenu, & qu'on ne violeroit nulle­ment la Majesté Royalle. Comme nôtre lan­gue fournit aisément des sens douteux, nous les contentâmes d'équivoques touchant le Roi & d'argent touchant nos promesses. Il fallut donc enfin nous mettre entre les mains cette [Page 91] grande Proye, que nous poursuivions depuis long temps avec des fatigues incroyables.

XL.

Mais helas! quand ils porterent la parole de ce changement à ce Prince, qui ne songeoit à rien moins qu' à cette effroyable trahison; qui peut exprimer? qui peut même concevoir sa surprise, sa douleur, son indignation, tous les mouvemens qui s'éleverent alors dans son ame? He quoi? leur dit-il ayant repris un peu ses esprits, hé quoi? les Ecossois livreront au [...] Anglois leurs anciens ennemis, Charles Stuart leur Roi, & Roi Ecossois? Qu [...]i? les Ecossois qui ont passe iusqu' à cette heure pour les plus bra­ves, les plus francs, les plus sinceres, les plus fi­delles de toutes les Nations de l'Univers, renou­cer [...]nt auiourd'huy à tous ces anciens Titres de gloire, pour trahir leur Roi, & pour le trahir lors qu'il s'est letté franchement entre leurs bras comme duns vn azile asseuré? Quoi? les Ecossois fletri­ront presentement les milliers de Palmes, qu'ils ont c [...]eillies l'espace de tant de siecles, en deffendant leurs Souvrains contre les Anglois mesmes, qui n'ont iamais remporté de leurs combats que la con­fusion, dont ils pretendent vous couvrir auiour­d'huy le visage? La Nature ou la Religion se sont­ [...]lles [Page 92] donc si fort oubliées chacune de son devoir & de ses loix, qu'elles ayent miserablement change vostre courage en lacheté, & vostre fidelité en tra­hison? n'estes-vous plus ces Ecossois si genereux, que rien n'estoit capable de leur imprimer les moin­dres images de cette honteuse bassesse, que le plus barbare des peuples auroit sans doute en horreur? n'est-vous plus ces Chrestiens, à qui l'ombre seule d'vne legere infidelité estoit en execration? Et voulez-vous que les Catholiques Romains vous reprochent eternellement, qu'en abandonnant la Religion Romaine, vous vous estes dépouillez de de cette foy, que ceux-là mesmes que i'ay perse­cutez pour satisfaire la passion du Parlement & du Peuple, n'ont pas violée à mon égard; & que vous vous estes revestus de toute l'infidelitê qui ne peut tomber que dans les ames payennes? Mais quelques meschantes impressions qu ait faites dans vos esprits la Religion Reformée; quel suiet avez­vous enfin de me trahir? que vous ai-ie fait? Pourquoi merité-ie vostre haine? Voulez-vous donc vous vanger de ce que i'ay mis des garnisons Angloises dans Neuf-chastel & dans Vvarvic? Mais s'il y avoit en cela de l'offense, oe que vous ne pouvez pretendre selon les loix ni de la Mo­narchie ni de la raison; auriez-vous droit de porter vos ressentimens au plus haut crime de Lez [...]-maiesté & divine & humaine? Si vous [Page 93] estiez durs pour me les marquer dans men desas [...] par des effets si cruels, ne vous suffiroit-il pas de m'abandonner aux coups de ma meschante for­tune, sans luy prester vostre bras pour me fraper plus violemment? Si vostre courage n'est pas egal à vos forces, ou si vos forces sont moindres, selon vostre sens, que celles de mes ennemis; que no m [...] laissez-vous libre la fuite, qui est le dernier re­fuge des persecutez & des vain [...]us? Si vous ne voulez pas me suivre; pourquoi m'oslez-vous la liberté d'aller seul où la Providence me conduira? Ah! pauvres Ecossois, ie penetre asseurement dans vos detestables desirs: Vous souhaittez que ie perisse, mais vous n'osez me precipiter vous­mesmes dans l'abysme: Vous souhaitez boire mon sang, mais vous n'osez le tirer vous-mesmes de mes vaines: Vous souhaitez en un mot que ie meure, mais vous n'osez m'arracher vous-mes­mes l'ame du corps: Vous y voulez occuper les mains Angloises, ou parce que vous les estimez plus inhumaines que les vostres, ou pour garantir les vostres d'une creauté, qui ne mourra tamais dans la memoire des siecles futurs. Et vous agissez comme si vous n'estiez pas mille fois plus criminels, en me iettant dans les fers de ceux qui ne pourroiēt me faire leur captif sans vostre secours, que ne sçau [...]oient estre les Anglois, quand ils attente­roient mesme sur ma vie: puis qu'apres tout, vout [Page 94] serez & les auteurs & les instrumens de tout le mal qu'ils sont disposez à me faire. Que si les considerations du present ne sont pas assez pais­santes pour vainere vostre insensibilite, voyez s'il n'est pas bien iuste que vous craigniez les ingem [...]ns de l'avenir. Car enfin, que ingera la Posterite de vostre attentat? qu'en diront vos successeurs? qu'en penser [...]nt les Estrangers? qu'a [...] [...]riront les Historiens? de quelles couleurs peindront-ils vo­stre barbarie? mais vous-mesmes, quels sentimēs en aurez-vous, lors que l'ardeur de vostre passion sera é [...]einte? Que direz-vous, lors que vous ap­prendereZ la rigu [...]ur & l'indignité du traitement que mes ennemis me feront? quels regrets en a [...] ­rez-vous? quelle confusion souffrirez-vou [...]? n'en verserez-vous point de larmes? Et fasse le Ciel que ce ne soient point des larmes de sang, & que vostre propre sang, ouy, le sang de vos vaines, le sang de vos Femmes & de vos Enfans, le sang de tous mes Suiets d'Ecosse, ne lave point la tache infame que vous alleZ imprimer sur vostre front, & sur le visage de tous vos Compatriotes. le n'ay pas le coeur assez. vindicatif pour vous souhaitter les chastimen [...] que vostre infidelité vous attireroit du Ciel: au contraire, l'amour que j'ai pour tous les Ecossois, & la tendresse que i [...] ressens pour vous en particulier, expriment de mon coeur & de ma bonche des voeux favorables à vos interests. [Page 95] Mais comme la Iustice Divine ne peut dissimule [...] les grands crimes; ie ne doute nullement que celuy que vous commettrie [...] contre moi, ne vous fit éprouver bien-tost la violence inevitable de ses foudres. Ne vous laisseZ donc pas surprendre, ie vous en coniure, par les pernicieuses pratiques des Anglois: Ne leur donneZ pas cet avantage, que de triompher de vostre courage & de vostre foy: SouveneZ-vous que vous aveZ acquis leur Royaume, & que vous estes leurs Souvrains en la personne de vostre Roi, successeur d'un Pere qui a aioùté la Couronne d'Angleterre á celle d'Ecosse: TraitteZ-les donc comme vos inferieurs & comme des inferieurs rebelles, qui meritent un chastiment exemplaire. Ne suiveZ pas la mauvaise conduite de ceux à qui vous ne deveZ donner que de bonnes loix; Et puis qu'ils abhorrent les lumieres de la roison, les reglemens de la Iustice, les devoirs de l'obeissance, & la gloire de la fidelité: continuez a les vainore par l'éclat des vertus qui sont oppo­sées à ces vices, & commençez à les eombatere par la force des armes, pour triompher de leur in­iuste revolte avec la force de l'équité & la iustice de nostre cause. Si vous estes neanmoins resolus inflexiblement à voir ma perte, au moins metteZ­moy à la teste de vostre armée, & donneZ-moy cette dure satisfaction, de mourir en combat [...]ant pour la iustice des Loix & pour l'honneur de ma [Page 96] Couronne. Vous évitereZ de cette maniere les noms infames de laches, de perfides, de cruels, & les autres qualiteZ infiniment odieuses, dont i'ay parlé non pour vous en accuser, mais pour vous avertir & pour vous exhorter à ne les meriter pas par vne action qui seroit digne, si vous la faisieZ, de l'execration de toute la terre, de toute la ven­gence du Ciel, & de tous les supplices des Enfers.

XLI.

Ce discours prononcé passionnement par un Roi malheureux & penetré d'une extréme affliction, qui se répendoit sur son visage, sur ses gestes, & sur tout son maintien exterieur, fut si puissant & si persuasif, que les Ecossois ne purent resister à ses demandes, & que sans deliberer plus long-temps ils lui promirent de le defendre si les Anglois estoient assez teme­raires pour l'attaquer. Les Commandans mê­mes donnoient déja les ordres, & les Soldats remplissoient l'air des cris de, Vive le Roi, vive Charles, lors que les Ministres, ces lâ­ches esclaves de l'interest, prierent les Offi­ciers de s'assembler une seconde fois, pour entendre ce qu'ils avoient à leur remontrer. Je les avois gagnés à force d'argent pour rom­pre les mesures du Roi, prévoyant bien que [Page 97] son éloquence naturelle, qui estoit admirable, flechiroit aisément les Ecossois. Ces ge [...]s mercenaires, qui étoient plus les Ministres de ma passion que de la parole de Dieu, abu­serent si heuteusement des prétextes de la Re­ligion, qu'ils effacerent enfin toutes les bon­nes impressions que le discours de Charles avoit faites dans les esprits. D'ailleurs nous avions approché nôtre armée, afin de mesler la crain­te de nos forces avec les attraits de nôtre ar­gent. De sorte que les Ecossois poussez par les Ministres, attirez par l'argent, & pressez par nostre presence qui leur estoit redoutable. Nous livrerent nostre Roi, quelque compas­sion qu'il fût capable en ce triste estat, de donner aux plus inhumains. Nôtre joye fut d'autant plus grande, qu'il estoit facile aux Ecossois de se retirer avec Charles dans les Montagnes d'Ecosse, où nous n'eussions pû attendre que le temps qui change souvent la passion du vulgaire, nous eût consumez, & eût dégoûté les Anglois, qui sont naturelle­ment legers, de le poursuivre & de lui refuser l'obeïssance. Mais ces traistres voulurent par­tager avec nous l'infamie éternelle, qui a noirci le nom & toute la nation Angloise. Ils nous apprirent dans ce honteux prélude à achever la Tragedie, que nous avons faite à [Page 98] Londres deux ans aprés cette lâcheté inoüye; & ils ont voulu persuader à l'Univers, qu'un crime d'E'tat au premier Chef, n'est qu'un jeu pour eux; & je vous avoüe que je serois jaloux de cét horrible attentat, s'il n'estoit mani­feste à toute la terre que le mien le surpasse infiniment.

XLII.

De là nous transportâmes nôtre Captif à Hamptoncourt, qui avoit esté son premier azile quand il s'enfuit de fa Ville Capitalle. Et parce que la foiblesse de la place ne pouvoit pas nous garantir de l'insulte de ceux, qui enssent pû entreprendre de nous l'enlever, Nous le conduisimes en l'Isle de Vvigt: mais pour amuser le Peuple & les moins connoissans dans les intrigues de nostre Caballe, nous laissâmes comme par hazard une lettre sur la table de sa chambre, par laquelle on lui don­noit avis de se retirer dans un lieu plus seur, parce qu'on avoit conspiré contre sa vic, & que les Conjurez avoient l'accez trop facile dans Hamptoncourt. Ce prétexte parut si vrai-semblable, que les Royaux ne songerent nullement à traverser nostre marche pour dé­gager le Roi de nos mains. Ce transport ou­vrit neanmoins les yeux à la plus grande par­tie [Page 99] de ceux, à qui la passion les avoit aupara­vant fermez, & chacun commença, selon la coûtume des hommes dont la colere est satis­faite, a faire des réflections sur le pitoyable estat de Charles, & sur la face des affaires qui s'étoient passées jusqu'alors. Les plus em­portez se condamnerent les premiers d'un aveuglement, qui leur avoit ôté la connois­sance des suites de leurs entreprises. Les autres, qui s'etoient abandonnez par la loy du temps au torrent de la revolte, blâmerent plus har­diment la conduite qu'on avoir tenuë. Le Pe [...]ple enfin, qui avoit esté insques-là sem­blable à un Lion qui est en furie contre son Maître, détesta publiquement sa violence, & devint semblable au même Lion qui se couche quand il est appaisé, devant son Maî­tre, & qui souffre avec crainte ses coups. Et comme le vulgaire passe aisément d'une ex­tremité à l'autre, les Bourgeois de Londres, qui avoient persecuté Charles lors qu'il étoit beureux, lui furent si favorables quand ils le virent malheureux, qu'ils pousserent le Par­lement par la force de leurs continuelles prieres, à faire la paix avec lui. Il est vrai que les conditions furent si dures, qu'elles ne lui laisserent que l'ombre de la Royauté, & ce fut-la l'une des causes de la joye universelle, [Page 100] que cét accord répandit comme un torren [...] dans tous les coeurs; le Roi mesme en goûtoit la douceur parmi les innocens plaisirs, que sa liberté & l'agreable sejour de Neuf-chastel lui donnoient. J'estois peut-estre le seule mal-content de cotte tranquillité publique; parce qu'elle opposoit des barrieres à ma Fortune dans son cours le plus beau & le plus approchant du dernier terme. Pour les lever, & pour rentrer dans ma premiere passe, j'en­gageai Fairfax qui s'estoit immolé à ma con­duite, dans le dessein de broüiller avec moi cette paix, & d'achever la ruine de Charles que nous avions déja si fort avancée. Je pris le sujet de rompre, de la tyrannie qu'il avoit exercée sur son Peuple, & ie montrai d'une maniere vehemente, qu'il n'estoit pas permis selon les loix de la Religion, de l'Estat, de l'honneur, ni de la conscience, de s'accorder avec un Tyran; Qu'il faloit au contraire ter­miner par les armes, ce qui avoit esté com­mencé & continué par les armes, afin d'abolir la tyrannie dans son principe. J'allumai aussi le zele des Sectes les plus puissantes & les plus seditieuses, pour gagner le reste du peu­ple ou par les interests de la Religion, ou par les motifs de la crainte. Ensin ie dis là-dessus à l'armée tant de choses apparentes, qu'elle [Page 101] prit obstinément mes resolutions. De sorte qu'une nouvelle revolte ayant precipité le vulgaire dans ses anciens desordres, nous presentames au nom de l'armée une Requeste au Parlement, pour obtenir la rupture de la paix. Les Chambres refuserent d'y répondre, reconnoissant mais trop tard les fautes de leur violente conduite. Ce refus m'aggrea infi­niment; parce qu'il me fit une belle ouver­ture à l'accomplissement de mes voeux. Je m'estois efforcé jusqu'alors par mille artifices d'avoir l'amitié & la confiance de l'armée, & de la revolter contre les Chambres: Cette occasion produisit en un moment l'un & l'au­tre esset; & usant à propos de la premiere chaleur des Officiers & des Soldats, j'en fis marcher promptement à Neuf-chastel une partie, qui prirent le Roi & qui le mirent sous bonne garde dans le Chasteau d'Horst. Puis ayant rejoint le reste des troupes, nous entrames victorieux dans Londres, nous y mismes des Corps de gardes dans les princi­pales places: nous fismes prisonniers tous ceux des deux Chambres qui nous avoient resisté: Nous restituames les dignitez & les biens à ceux, qui avoient conspiré avec nous la perte du Roi, pendant que les gens de bien ge­missoient sous la pesanteur de notre cruelle [Page 102] tyrannie, & déploroient la misere & l'igno­minie de Charles. Ce lui fut, de vrai, une cruelle ignominie, d'estre conduit comme un ennemi pris en guerre, à Vvinsor, où ses predecesseurs avoient autrefois gardé des Rois étrangers leurs Captiss.

XLIII.

En même temps ie composai les Chambres d'environ quarante Membres, qui s'estoient faits aveuglement les Ministres de mafareur; J'érigeai ce nouveau Tribunal d'injustice & de cruauté, pour y juger sous l'autorité de Fairfax qui presidoit, le premier des Sou­verains, que les Sujets ont osé examiner, & condamner selon les formes judiciaires. Je faits presenter incontinent à ces Barbares, dont la plus grande partie étoient gens de neant, une accusation contre Charles, qui contenoit ces Chefs: Qu'il estoit l'auteur de l'horrible effusion du sang de ses Sujets tant en Angleterre qu'en Irlande: Qu'il avoit pris les armes contre le Parlement ou les Estats generaux du Royaume: Qu'il avoit donné des commissions de guerre à son Fils & à d'autres, pour élever son autorité sur les ruines de la liberté publique. D'où naissoit cette [Page 103] conclusion; Qu'il estoit coupable de trahison, & partant qu'il estoit Traistre, Tyran, En­nemi du Peuple & de la Republique d'An­gleterre. Lors que Charles, que j'avois amené à Londres, & que je fis transporter devant les Juges pour répondre sur la Sallette comme le moindre de ses Estats, entendit ces prétendus crimes; il ne les refuta d'abord que par un sous­ris de mépris & d'indignation; puis estant sommé plusieurs fois de satisfaire aux interro­gations qu'on luy faisoit, il répondit qu'il n'estoit pas tenu de se défendre devant des Ju­ges incompetans & illegitimes, & qu'il ne re­connoissoit point d'autre Tribunal pour y estre juge que celui de Dieu. Ces contestatiōs durerent plusieurs jours: mais enfin j'aigris de telle façon le Peuple qui demandoit sans cesse sa mort par des cris épouvantables, & l'esprit des Juges qui ne pouvoient souffrir qu'il les recusast, que sans l'avoir ni convaincu ni oüy selon les loix de la Justice, ils le déclarerent décheu de ses dignitez, honneurs & preémi­nences; coupable de haute trahison contre sa Patrie, & consequemment ils le condam­nerent à avoir la teste tranchée par un Bour­reau, comme Traître, Tyran, Voleur & En­nemi de la Republique. Le Peuple qui atten­doit impatiemment l'issuë du Jugement, re­ceut [Page 104] cét Arrest avec les marques d'une joye extraordinaire. Comme je vis cette beste fa­rouche en si belle humeur, je pressai incessam­ment l'execution de la Sentence, de peur que la compassion ne succedât bien-tôt à la fureur publique, & ne m'enlevât la proye que j'allois enfin devorer. Ainsi sans déferer aux instätes prieres des Ambassadeurs étrangers, ni des Ecossois, qui détestoient inconsolablement leur infame trahison; Je destinai à cét horrible spectacle le trentiéme Janvier de l'an 1649.

XLIV.

Veritablement l'appareil de ces sortes de Tragedies est toû ours lugubre: mais les cir­constances de celui-cy en accrurent beaucoup l'hotreur. Je fis dresser un grand Echaffaut dans la place publique, à la porte du Palais Royal; devant la Salle des Banquets, que Jacques premier, Pere de Charles, a fait bâtir avec une magnificence royalle, & où le même Charles avoit mille fois paru en Souvrain dans les Audiences publiques qu'il donnoit aux Ambassadeurs des Monarques & des Repu­bliques de l'Europe. Ce funeste Theatre étoit de [...]a bauteur des fenestres du bas étage, envi­ronné de barrieres, & couvert de draps noirs, [Page 105] qui remplissoient les esprits de je ne sçai quelle frayeur. Il y avoit au milieu un billot de bois pour appuyer le col de Charles lors que l'Exé­cuteur feroit son office. J'avois disposé en cercle de la Cavallerie & de l'Infanterie, pour empescher la foule du Peuple, & la violence ou le désordre de ceux, qui auroient pû entre­prendre de troubler l'exécution. J'avois aussi préparé un Bourreau de ma façon. C'estoit un soldat fils d'un Boucher, qui s'estoit essayé souvent selon mes ordres sur des cols de mou­tons, qu'il tranchoit pour affermir sa main & son courage dans une rencontre si particuliere. Il prit un habit noir assez beau pour cette rare solemnité, & un masque pour couvrir sa crainte qu'il ne pouvoit étouffer, & son vi­sage qu'il desiroit estre inconnu avec son nom aux spectateurs & à la posterité. La remarque qui fut alors l'obiet de ma reflection, ne sera peut-estre pas des moins curieuses. Le Car­dinal Volsée qui a fait construire Vvithall, qu'on nommoit durant sa vie le Palais du Car­dinal d'Yorc, estoit le fils d'un Boncher, & Henry VIII. l'ayant abandonné à la Justice, le Parlement le fit citer pour répondre aux faicts qui lui estoient imposez. Mais la crainte des peines, & sa profonde tristesse le deli­vrerent par une mort qui le surprit en chemin. [Page 106] Ne semble-t-il pas que le Ciell s'est voulu vanger de l'inconstance d'un Roi que Volsée avoit servi, par l'autorité d'un Parlement, par les mains d'un Boucher, & devant le mê­me Palais, sur la vie d'un autre Roi son suc­cesseur? ou bien, la main toute-puissante, qui nous a precipitez icy dans [...]ét abysme de mi­seres éternelles, n'a-t-elle point p [...]is la juste punition que les Souvrains d'Angleterre ont dû éprouver, pour n'avoir pas detruit la Re­ligion que je reconnois, mais helas! troptard, estre une pure heresie, & à qui l'insatiable ambition de Volsée a ouvert nône Royaume, lors qu'il a donné occasion au divorce de son Prince d'avec la pieuse Reine Catherine fille de Ferdinand Roi d'Espagne, & consequem­ment au schisme de Henry, & enfin à l'h [...]resie de Luther? cette conjecture, ie ne le dissimule pas, rendit mon crime intrepide, & mit à convert de la censure de ma conscience ma cruanté, que je m'imaginois estre l'instrument d'une vangeance divine Quoi qu'il en soit, j'achevai mon ouvrage de cette sorte.

XLV.

Je lui fis prononcer l'Arrest de la part d [...] Parlement dans sa chambre: il l'écouta sans [Page 107] l'interrompre, & sans s'étonner il répondit, que les crimes qu'on lui imputoit étoient sup­posez; qu'il ne reconnoissoit point de Juges en terre; qu'il appelloit au Tribunal de Dieu de cette injuste condamnation; qu'il mouroit sans regret pour satisfaire la cruanté de ses Su­jets rebelles, commme il a voit vescu sans repos pour défendre les droits de sa Couronne & les loix de la Justice; Que puis qu'ils vouloient éteindre leur haine en son sang il leur de­mandoit au moins de s'en contenter, d'épar­gner ses Enfans, qu'il desira voir pour la der­niere fois, & ses fidelles Serviteurs que l'on ne pouvoit accuser d'autres crimes que d'avoir suivi le Parti de la Justice, de la Raison & de l'Honneur; que l'on inhumât son corps dans Vvestminster, où ses Ancestres & ses Pre­decesseurs reposent; & qu'on lui donuât enfin l'Evesque de Londres pour l'aider à fi [...]ir chrétiennement sa vie. Il fut facile d'accorder tout ce que souhaittoit ce Roi, à qui l'on alloit oster la vie, le Royaume, & toutes les choses crées. En suitte ceux qui estoient chargez de conduire l'execution, le prierent de se disposer de la maniere qu'il devoit estre dans cette ex­tremité: Il se fit donc dépoüiller de son pour­point, & se mit en haut-de-chausses: & en chemisette blanche avec un bonnet de nuit en [Page 108] teste. Les Gardes bien armez le menerent en ce triste équipage, par les longues galleries de Vvithall, dans la Salle des Banquets. Jamais les Rois de theatres & de farces, jamais les fa­quins n'ont esté plus indignement traittez: chacun de ceux qui le voyoient passer, lui di­soit de cruelles injures. Il se trouva même un insolent que Charles avoit élevé de la pous­siere aux honneurs, qui lui porta la main sur la barbe pour la lui arracher, & qui lui re­procha en termes exaggerans, la trahison, la tyrannie, la cruauté & mille autres crimes, que j'avois inventez & semez parmi le Peuple pour irriter sa furie. A quoi le Roi ayant ré­pondu paisiblement, qu'il n'avoit pas attendu ces outrages d'un homme qui lui devoit sa fortune, & qu'il avoit dû s'en souvenir pour ne pas oublier la gratitude, qu'il eût eu plus de grace de faire paroistre en cette rencontre; Il lui repliqua impudemment que ce temps-là estoit passé, & qu'il n'estoit plus question que de le voir sur l'échaffaut pour expier ses abominables crimes. Estant cepandant arrivé au bas de la Salle on le fit entrer par la fenêtre sur le theatre public de sa mort tragique & de nôtre funeste barbarie. Tout le peuple qui estoit accouru à ce fameux spectacle, & qui estoit presque innombrable, battit des mains [Page 109] & remplit l'air de cris de joye: Ah! voila, crioit-il, voila enfin le Tyran qui va mourir! J'estois dans la Salle, caché de telle sorte, que ie voyois ce qui se passoit, & j'entendois ces voix confuses avec les sentimens d'une joye, qui répandoit sa douceur & son feu jusques sur mes joües & dans mes yeux, quoi que la cruauté qui m'occupoit, s'y opposast de toute sa force.

XLVI.

L'on fait monter en même temps sur l'E­chaffaut deux de ses enfans: Ces jeunes Prin­ces eussent pû attendrir les Anglois, si leurs coeurs eussent esté capables de recevoir des sen­timens humains. Ils se jetterent pitoyable­ment entre les bras de leur Pere, qui les tint long-temps embrassez & serrez sur sa poitrine: les larmes couloient abondamment de leurs yeux; les sanglots sortoient avec impetuosité de leurs poitrines, & entre-coupoient leur respiration: leur voix demeura enfin étouffée jusqu'à ce que la douleur eût fait ses derniers efforts, & lui rendit la liberté de se produire pour exprimer les sentimens du plus affligé des Peres. Helas! mes chers Enfans, dit-il, en quel estat me voyez-vous presentement? & en [Page 110] en quel estat vous laissé-je apres moy? Celuy qui vous a donne la vie pour la couronner sur le throne de sa gloire, va la perdre maintenant sur un E­chaffaut d'infamie. La fureur de nos ennemis ne vous a-t-elle point destinez au mesme sort? Est-ce pour assouvir leur cruauté que ie vous ay nourris comme des victimes publiques? Hé Dieu! que vos miseres me touchent, mes chers enfans? Hé que devienderez-vous? puisque l'innocence mes­me est criminelle cheZ les Anglois, qui vous pro­t [...]geres contre leur haine? contre leur injustice? contre leurs insultes? contre leur derniere violen [...]e Pour moi, i'achave volontiers le cours de ma triste vie, & la hache qui va separer ma teste & mon ame d'avec mon corps, me donnera la paix que ie n'ay pû trouver sur la terre. Mais vous, mes enfans, ah! que d'orages vous essu [...]rez, si vos Suiets ne meslent bien-tost vostre sang avec celuy de vostre [...]ere? Faites neanmoins en sorte, que les plus violentes tempestes n'ebranlent iamais vostre courage, & n'effacent iamais dans vostre ame & dans toutes vos actions, ces grands & ces illustre [...] caracteres de vertu, d'honneur & de force, que vostre naissance Royalle vous a imprimez. Si la Fortune vous fait malheureux, prenez garde que la foiblesse & le vice ne vous fassent iamais laches ni infames. Si vous ne commandeZ pas aux hom­mes apres moi, commandez à vous-mesmes & à [Page 111] vos passions: Si cet empire n'est pas si éclatiant, il ne sera pas moins glorieux; & s'il ne vous rend pas si puissant parmi les hommes, il vous rendra plus illustres & plus aymables parmi les Anges. Si l'on vous laisse la liberté que ie demande à ceux qui me privent de toutes choses, porteZ à la Reine vostre Dame & tres-honnorée Mere ces dernieres paroles: Que ie meurs dans les sentimens de toute l'estime & de toute la tendresse de coeur, que i'ay conservées iusques à cette heure pour sa haute naissance, pour ses éminentes qualiteZ, & pour ses divines vertus. ImiteZ en cela vostre Pere, mes ch [...]rs enfans; soyez plus heureux que lui com­me ie le souhaitte; & vivez de telle façon, que vous n'ayeZ iamais suiet de vous en repentir à la mort. Ces dernieres paroles furent suivies d'un adieu, qu'il repeta plusieurs fois tout bas, ver­sant des larmes si tendrement, que j'en eusse esté amolli si je n'eussent pas esté Cromvel. Les yeux de ces pauvres Princes, leurs pleurs, leurs sanglots, & leurs cris vrayment laman­tables, firent toute repartie à ces paroles & à ces adieux. Mais lors qu'il falut faire la der­niere separation, ah! quelle douleur! le Pere ne pou voit plus resister à la foiblesse quille pref [...]oit, & ses Enfans qu'il sit enfin retirer, tomberent dans une pamoison assez grande pour faire douter de leur vie ou de leur mort. [Page 112] Cet accident fut si sensible à ce bon Pere, qu'il se couvrit les yeux, poussant foiblement vn, helas! & tombant un peu en arriere, les ge­noux lui ayant manqué tout à coup. Tandis que ses douleurs relachoient, le Prince Pa­latin & le Duc de Richemond, qui estoient presens, lui firent demander la permission de lui donner les dernieres preuves de leur vene­ration & de leur fidelité immortelle: mais il sa contenta de ce témoignage de leur sincere vo­lonté, craignant d'éprouver une seconde fois les violentes tendresses, qu'il ne venoit qu'à peine de moderer, & desirant aussi remettre son esprit & ses pensées, pour laisser ses der­nieres sentimens en dépost à son Peuple & à la Posterité, qui jugeroit un jour des avantures de sa vie, & l'injuste violence de fa mort.

XLVII.

Ayant donc gardé quelque temps le silence pour mediter son discours, il jetta successive­ment les yeux sur cette prodigieuse multitude de Peuple qui l'environnoit avec les Soldats de tous costez, & recueillant tout ce qui lui restoit de forces, il prononça ces paroles. Vous voyez Peuples, Soldats vous voyez ce que les Siecles passez n'ont point veu, & ce que les Siecles [Page 113] avenir ne verront possible iamais. Vn Roy, legitime successeur de son Pere, & heritier des trois Couronnes, persecuté, pris, iugé, con­damné par ses Suiets, & fait publiquement mourir par la main d'un Bourreau sur un Echaffaut, dans la Capitalle de son Royaume, à la porte de son Palais, & à la veüe de ceux, que les loix divines & les humaines, la naissance & le serment de fidelitê ont soumis à son Empire; un Souverain traitté de cette façon non par une nation étrangere, mais par les gens du pais, non par des ennemis victorieux, mais par des amis obligez; non par les emportemens precipiteZ d'une sedition populaire, mais par des desseins concertez depuis long-temps, & par des moyens estudieZ à loisir; ah! [...]'est bien asseurément le spectacle di [...] monde le plus nouveau, le plus étonnant, le plus horrible, le plus effroyable, le plus capable de troubler la Nature, qui voit icy un renversement universel de [...]ses loix & de ses inclinations. Il est vrai, Peuple de Londres, que la passion des Estat [...] do mon Royaume, a reves [...]u des apparances & du zele du bier public l'injustice, les calomnies & tous les artifices diaboliques, qui ont opprimé mon innocence & seduit la fidelite de vos Esprits. Mais le Temps, qui dibrouille les affaires les plus meslées, qui éclaircit les plus obscures, & qui iustifie celles que les Tribunaux les plus ce­lebres [Page 114] ont injurieusement condamne'es, me rendra enfin l'honneur & l'èclat que le plus noir & le plus outrageux des att [...]ntats me ravit. Le Temps dis-ie, vous convaincra lors que vous ne me ver­rez plus, que ie suis bien eloigné des abominables qualiteZ de Tyran, & d'ennemy de la Religion de nos Peres, des Loix & de l'Estat. Les Ecrits que i'ay faits plusieurs-fois pour efacer ces fausses impressions, vous ont assez declaré & à tout le monde, la puretè de mes intentions & l'innocence de mon gouvernement & de ma vie. Vous avez pourtant preferé la malice de mes ennemis à la sincerité de mes défenses, & vous aveZ voulu avec eux m'imputer des crimes, pour devenir cri­minels de LeZe-maieste divine & humaine, en violant l'autorite que Dieu a établie dans l'An­gleterre, & l'aug [...]sle Caractere que les Rois ont receu du Ciel. Iene veux pas vous accuser de tous les excez que l'on a pratiquez contre moy: Vous en aurez sans doute ignoré la plus grande partie; & peut-estre que si vous eussieZ découvert les secrets ressorts qui ont remué tant de violentes machinés, vous en eussiez detesté les Auteurs & les effets. Ie voudrois pouvoir, au contraire, vous excuser au Tribunal de la Iustice divine avec autant d'efficacité, que ie vous pordonne sincerement & à tous mes ennemis, & à ceux-là mesme qui ont osé prendre la qualité de Iuges, [Page 115] pour me condamner sans autorité, contre les droits inviolables des Souverains, & sans conviction & autres formes de Iustice. Mais helas! mes sou­haits ne seront apparamment utiles qu'á mon ame; Vostre parricide allume trop les feux de la colere de Dieu, pour ne craindre pas un châtiment general de toute la Nation, & particulierement de vostre Ville. La main vangeresse du Tout­puissant usera bien-tost de ceux-là mesmes que vous serveZ, pour vous priver de vos biens, de vostre liberte, de vostre repos, & pour vous forcer à regretter alors vostre Roi, que vous immolez auiourd'hui à vostre fureur. Cette main vous frappera de mille morts, couvrira vos Ruës de Cadavres, desertera vostre Ville d'habitans, dé­truira vostre Commerce, vos Richesses, vos Forces par la puissance d'un Ennemy, que vous aveZ autrefois établi durant la foiblesse de sa fortune naissante. Cette main portera la famine dans vos entrailles pour achever les restes languis­sans de la peste: elle portera les flames dans le contour de vos murs, pour consumer vos maisons iusques dans les fondemens: elle versera dans vos Ruës, dans vos Caves, des torrens d'eau, pour perdre ce que le feu aura épargné, & pour vous oster toute ressource dans le naufrage uni­versel de vos biens & de vos esperances. Alors vous sereZ contrains d'avoüer que le sang de vôtre [Page 116] Roi, que vous répandeZ injustement, sora lo sang non d'un Pere debonnaire, mais d'un severe Iuge, qui e [...]eindra dans le vostre les ardentes flames d'une vangeance extraordinaire. Mais comme la [...]aine a trop endurci vos coeurs pour coder à la douceur de mos paroles, ie n'en aiouterai qu'au­tant qu'il est necessaire pour déplorer vostre aveu­glement & vos malheurs. Oü [...] Londres, ie plains davantage tes miseres futures, que mes disgraces presentes. Elles seront un long martyre pour toy, sans te delivrer de l'infamie, que ton infidelle ingratitude repand aujourd'hui sur l'é­olat de ta premiere reputation. Mais la mort name dégager des orages qui ont agité le cours de ma vie, & des peines qui me restorent à essuyer dans un seiour, [...]à l'on peut bien esperer la felicité, ma [...] on ne peu [...] iamais l'y possed [...]. Mort que i [...] reçois sans la eraindre, pour mourir en Roi qui sçait commander à soy-mesme & aux efforts de ses passions, lors qu'il va perdre la vie & toutes les choses qui dependent de la vie.

XLVIII.

Plus il parloit, plus il rappelloit son courage que la tendresse paternelle sembloit avoir chassé de son ame. De sorte qu'ayant fini son discours, il approcha lui-même du billot, il [Page 117] se mit à genoux, il se courba, il appliqua le col proprement, quoi que le bois fut trop court, & au mesme instant le Bourreau qui n'avoit point encore paru, sortit par la fenestre, & luifit tomber d'un coup de hache la teste sur l'échassaut. Le Peuple, à qui l'Executeur la montra, fit retentir l'air de cris de joye, & y arresta fixement les yeux, comme s'il n'eut jamais veu ce Roi pendant sa vie. Les Of­ficiers qui commandoient sur le theâtre [...]rent incontinent transporter le corps avec la teste dans la Salle, où ie le considerai long-temps avec une attention & une joye fort grandes, ne pouvant assez admirer sa mauvaise con­duite qui l'avoit enfin perdu, & le bon-heur de ma fortune, qui m'elevoit par la mort de mon Souverain au Trône & à la Grandeur, d'où ie l'avois fait descendre. Cependant, parce qu'il estoit bon de garder les apparences de la veneration que l'on doit au caractere royal, on mit ces restes inanimez de Charles dans un Cercueil, & on les porta couverts de deüil, & avec quelques ceremonies à Vvest­minster, où ils furent mis prés le tombeau de son Pere. Le lendemain le Parlement que j'avois, comme j'ay dit, composé moy-mes­me, ordonna par un Arrest solemnel, qu'au lieu de ces mots, CHARLES PREMIER [Page 118] ROY, qui estoient sous les pieds de sa Statuë, on mettroit, CHARLES PREMIER, LE DERNIER DES TYRANS. Ce qui fut executé le même jour d'une façon celebre, & parmi les applaudissemens du vulgaire. En suitte, les deux Chambres donnerent aux trois Royaumes le nom de Republique d'An­gleterre, & prirent l'autorité & le gouver­nement souverain, couvert de ce titre, pour imposer plus facilement au Peuple.

XLIX.

Jusques icy les choses s'estoient passées le plus paisiblement du monde; ce qui donnoit bien de l'admiration aux gens connoissans, qui avoient de la peine à comprendre un si prodigieux changement, & en même temps une tranquillité si profonde. Mais elle fut bien-tost troublée par les étranges accidens, qui arriverent aux Juges de Charles, aux Bourgeois & à la Ville. Les Juges furent afligés d'une douleur fort aiguë, & semblable à celle que ressentent ceux qu'on étrangle avec un cordeau, & que l'on divise en quatre parties à grands coups de hache. Les Bour­geois furent inquietez de differentes façons. Les uns parurent quelque temps tachez au [Page 119] visage & aux mains de goutes de sang qu'ils ne purent effacer. Les autres eurent les parties internes du corps embrazées d'une chaleur si violente, qu'ils ne purent l'éteindre. Les autres devinrent tout-à-coup si maigres, si épuisez, si défaits, si horribles à la veüe & si languissans; qu'ils ne differoient nullement des cadavres & des squeletes couverts d'une peau seche & noir [...]ie aux rayons du Soleil. Les autres furent effrayez de spectres terribles, qui ne leur donnoient aucun repos ni jour ni nuit. Les autres furent troublez de songes é­pouvautables, qui leur representoient sensi­blement des malheurs si horribles, qu'ils jet­toient pendant le someil des cris lamantables, & qu'ils ne s'éveilloient qu'avec un grand accez de fiévre & une grosse sueur, qui con­sumoient petit-à-petit leurs forces. La Tamise s'enfla aussi extraordinairement, & l'on vit ses eaux s'entrouvrir, & sortir du fond des va­peurs enflamées, qui s'éleverent en l'air, qui se formerent en tourbillons de feu qui con­vrirent toute la Ville, & qui tomberent enfin sur les toicts des Eglises & des maisons. Jamais spectacle ne jetta plus de terreur dans les coeurs: Tous crioient pitoyablement, mise­ricorde; tous couroient tumultuairement les uns d'un costé les autres de l'autre, sans se re­connoistre, [Page 120] & sans sçavoir presqu'où ils al­loient. Les femmes chargées de leurs enfans qui fendoient l'air de cris perçans & de plaintes fort touchantes, se retiroient dans la cam­pagne comme si la Ville eût esté déja abysmée so [...]s ses ruines. Les hommes transportoient confusément leurs marchandises & ieurs meubles d'un quartier en un autre, comme s'ils y eussent esté plus asseurez contre les fla­mes apparentes qui estoient prestes à les de­vo [...]r. Aprés qu'elles eurent ainsi menaçé pendant cinq jours & cinq nuits nos Edifices, elles gagnerent le milieu de l'air, & s'estant divisées en deux parties, elles representerent mille figures de guerre, qui se môloient & s'entre-choquoiēt, cōme l'on fait dās les com­bats les plas échauffez. D'une autre part, les eaux de nôtre Eleuve s'émurent si violēment, que nos Re [...]ges, & nos grands Navires de guerre, & tous nos vaisseaux marchands se b [...]is [...]ent les uns contre les autres. Plusieurs pers [...]nnes & plusieurs marchandises furent ens [...]lies dans les flots, & la consternation fut si grande & si universelle, que peu de gens estoient capables de consoler les plus affligez & les plus timides. Le calme nous rendit ensin aprés quelques semaines, la paix & la seureté que nous n'osions esperer que du [Page 121] Ciel: Alors chacun trouvoit de la douceur dans le souvenir des peines passées, & racon­toit avec plaisir ce qu'il n'avoit fouffert qu'a­vec chagrin. Et comme les hommes sont en­clins à deviner les choses futures, ou à recueillir les choses passées des presentes qui semblent les leur figurer; chacun en tiroit des conie­ctures conformes à son sens, & vouloir don­ner pour predictions, les caprices de son ima­gination occupée de ces phantosmes. Quei­ques-uns po [...]rtant des plus éclairez [...] sortes de connoissances, resterent tout-à-f [...]t p [...]rsuadez, que la guerre, la peste, la famine, le feu & l'ean, armeroient toute leur f [...]r contre l'Angleterre, & déchargeroient leurs plus rudes coups sur Londres, pour [...]anger de con [...]ert le plus execrable des Parricides. De sorte que de là-en-avant la crai [...]re étoussa la joye dans les coeurs, confondit les esprits les plus intrepides, & exprima des regrets forcez & des larmes bien chagrines à ceux, qu'elle contraignit de redouter la vang [...]ance à-venir, pour reconnoistre & pour detester la faute passée.

L.

Ces prodigieux évenemens ne furent pas neanmoins un obstacle à la poursuite de mes [Page 122] desseins; au contraire, parce que ma fórtune m'avoit exempté de leurs premiers effets, ie crus qu'elle m'avoit pareillement soustrait à la force de leurs derniers presages. C'est pour­quoi ie repris les routes qui me pouvoient con­duire au terme & à l'achevement de mes pro­jets. J'avois esté jusqu'à cette heure semblable au vent, qui est enfermé dans les entrailles de la terre, & qui cause sans paroistre, les trem­blemens & les effets extraordinaires que le monde admire & redoute infiniment. Je m'estois, de même, caché sous l'autorité du Parlement & de Fairfax, & j'avois fait, sans estre reconnu l'auteur, les prodigieux renver­semens d'Estat, qui donnoient de l'admi­ration & de la crainte à toute l'Europe. Mais aprés ce coup, ie voulus enfin éclatter, & marcher à découvert à la hauteur que j'envi­sageois dupuis tant d'années. Et parce que la crainte & la violente pouvoient seules m'y élever, j'avois besoin des forces & de l'amitié de l'armée, afin de reduire le Parlement & le Peuple sous mon obeïssance. Pour me pre­parer les moyens d'arriver à ce but, j'avois engagé Fairfax dans le Parlement sous pre­texte d'y presider, mais en effet, afin que j'eusse lieu de le retirer du poste de General de l'armée, & de l'occuper moy-même si-tost [Page 123] que l'occasion m'en feroit une favorable ou­verture. Les mouvemens d'Irlande & d'E­cosse me la donnérent alors la plus apparente & la plus commode du monde. Ces deux Royaumes irritez furieusement de la mort de Charles, refuserent l'obeïssance au Par­lement, & prirent les armes ou pour vanger nostre perfide attentat, ou pour conserver leur liberté, & la qualité de Royaumes ou de Republiques particulieres. Comme il fut necessaire de les reduire avant que leur defec­tion cût jetté de plus profondes racines daus le vulgaire; & que j'estois Lieutenant Ge­neral de l'Armée: ie trouvai d'autant plus de facilité à obtenir seul le commandement, que ie persuadai à Fairfax, qui estoit de sa gloire & de son bien, de demeurer à Londres pour gouverner, à la teste du Parlement, la Repu­blique; afin que nous pussions conserver de cette façon nôtre autorité, estant joints, comme nous estions, par les liens de nos com­muns interests. Je passay donc en Irlande, & ie forçay les principales Places à revon nôrre jong; & ayant distribué à plusieurs de mes Officiers, les terres des Catholiques, asin que l'entiere perte de leurs biens les reduisist dans l'impuissance de se revolter, en ayant aussi transplanté dans les Barbades & les autres [Page 124] Isles la plus grande partie; Je laissai Vice-Roi mon gendre Ireton avec une mediocre armée, pour achever mon ouvrage & pour conserver nos conquestes. L'Ecosse, où ie trasportai sans delai mes troupes victorieuses, ne me coûra ni plus de temps ni plus de sang, à re­mettre sous nos loix. Car ie défis l'armée du Prince de Galle qui avoit pris le nom de Charles second, & ie me rendis maistre de toutes les places. J'y establis aussi Monc [...] avec l'autorité de Vice-Roi, & des forces saf­fisantes pour y maintenir la Souveraineté du Parlement d'Angleterre. A mon retour ie fus receu solemnellement dans Londres, comme le Victorieux de nos Ennemis.

LI

Dés lors ie regnois bien de telle maniere dans le Parlement, que les affaires prenoient le cours que ie leur donnois. Mais ie ne jouïssois pas en [...]re avec tout l'éclat que ie soubaitois de l'autorité supréme. Pour y parvenir, ie logeay l'Armée dans le contour de deux ou trois lieües prés de Londres, afin d'arrester, selon les apparences, les mouvemens que les Royaux pourroient exciter dans la Ville ou dans la Campagne; mais en effet pour [Page 125] broüiller, selon mon dessein, le Parlement. Ce qui arriva bien-tost de cette sorte. Je por­tay souvent les Officiers à lui faire plusieurs demandes, & à lui proposer des conditions mesmes & des loix fâcheuses; & je leur promis mon secours avec un grand zele & des marques obligeantes de mon amitié. Et de vrai, ie les favorisai d'abord, pour les convainere de la sincerité de mes paroles. Mais parce que je les engageai par cét artifice à porter leurs préten­tions jusqu'à l'insolence; je representai aux Chambres, qu'elles avoient travaillé en vain à l'extinction de la tyrannie royalle, si elles souffroient celle des Troupes; qui estoient d'autant plus à craindre, quelles étoient ac­coûtumées aux pillages, au sang, & à tous les excés des armes; & que depuis la défaite de Charles second & de ses Ecossois, n'estant plus necessaires à la Republique il faloit les casser, les desarmer, & les renvoyer en leurs maisous, pour cultiver les terres & remettre la campagne desolée; que comme i'estois tout dévoüe à leur service, ie m'offrois à m'ac­quitter de cette commission quoi que peril­leuse & que si on me la donnoit en bonne forme, j'irois hardiment exposer ma vie, en leur commandant de mettre bas les armes, & de se retirer sous peine de desobeïssance. [Page 126] Les Chambres, qui n'osoient entreprendre cette affaire, de peur de me choquer avec l'Armée, dont j'avois pris jusqu'alors la dé­fense furent fort aises de me voir donner dans leur sens, & firent promptement écrire & séeller la Commission de la sorte que ie la sou­haittois. Je me transportai donc à l'armée avant que le bruit de cette resolution lui en eût donné la connoissance: J'assemblai tous les Officiers au milieu des Troupes que ie fis met­tre en bataille: je leurs fis un agreable recit des belles expeditions que nous avions faites en­semble; j'exaggerai leurs grands services, & les récompenses qu'ils meritoient; ie leur de­clarai en termes forts & obligeans, les violens desirs que j'avois de les voir dans la joüissance du fruit de leurs glorieux travaux: mon visage mes yeux, ma voix, mes gestes, tout mon corps leur inspiroient aussi bien que mon dis­cours, les sentimens d'une esperance certaine, d'une fortune avantageuse, & de cette douce joye, qui naist ordinairement dans le coeur de ceux qui sont dans les termes de posseder une felicité achevée. A prés que j'eus tenu leurs attentes long-temps suspenduës, & que j'eus fort enslamé leurs desirs; ie répandis tout à coup la tristesse & l'indignation sur mon visage; je donnai de l'aigreur à mes pensées, à [Page 127] mes expressions & à ma voix; ie leur demandai enfin quelle reconnoissance ils esperoient du Parlement. Surquoi ayant fait une artifi­cieuse exclamation contre l'infidelité, l'in­gratitude, la dureté de la plus grande partie des hommes; j'exposai ma Commission, ie la leus à haute voix en leur presence; & j'ajoûtai comme transporté de zele pour leurs interrests & de haine contre les Chambres, que j'avois demandé cette affaire à executer, pour oster à un autre Commissaire le moyen de nuire à l'armée, & pour lui offrir au contraire mon service, afin d'en tirer une vangeance égalle à la grandeur de l'injure. J'achevai par ces pa­roles seditienses & surprenantes: C'a donc Mes­sieurs ç'a mes chers Cammarades, montrons à toute la terre, que si nous avons pû vaincre un Roi & deux Royaumes, nous pouvons bien surmonter des Suiets & une Ville. Allons, allons; & de's ce moment, portons le fer & le feu par tout où l'on nous fera quelque resistance. Rendons-nous les Maistres de Londres; Cassons cet infame Par­lement, qui vous traite d'une maniere la plus ou­trageuse du monde; Gouvernons l'Estat, puis que uous l'avons delivré de la tyrannie aux depens de nos biens, de nostre repos, de nostre sang, & de la vie de nos parens & de nos amis. Presentement rien ne nous est impossible; nous n'avons rien à [Page 128] craindre que nostre trop grande moderation, que nostre propre crainte, & qu'une honteuse lâcheté. Vous n'entreprendreZ, vous ne ferez rien, que ie n'entreprenne & que ie ne fasse avec vous, Crom­vel vous en donne sa parole; c'est Cromvel qui se met à vostre teste, & qui se consacre à vostre gloire; C'est enfin vostre Cromvel qui vent vivre & mourir avec vous, si vous vouleZ suivre ses consetls & punir vos ennemis Allons donc, Mes­sieurs, marchons de ce pas, pour surprendre ces lasches ingrats, avant que la trahison & le temps les ravissent à nostre iuste vangeance.

LII.

Ces paroles furent semblables à un furieux orage, qui souleve les flots de la mer contre les falaises qui la bornent, & qui ravage toute la campagne par l'impetuosité des vents qui le forment, & des torrens qui renversent tout ce qu'ils rencontrent. Ainsi, tous les esprits émeus par mon discours se souleverent contre le Par­lement qui les avoit jusques alors maintenus dans les limites de leur devoir, & contre les Bourgeois de Londres, qu'ils priverent de leur liberté, & d'une grande partie de leurs biens. Car ie marchay au mesme temps à la teste des troupes, qui estoient emportées d'une furie ex­traordinaire; [Page 129] J'occupai la Ville comme un ennemi victorieux; ie disposai dans tous les quartiers de puissans corps de garde; ie re­duisis en mon obeïssance la Tour, où ie mis un nouveau Gouverneur; & sans donner le loisir au Parlement de recueillir ses esprits ni de prendre ses mesures dans un changement si peu attendu, ie me transportai dans les Cham­bres accompagné de cinq cens tant Officiers de l'armée que d'autres gens choisis & fidelles; j'entrai avec trois seulement, le reste tenant les portes assiegées; ie traittai ces Messieurs de fripons, de marauts, de coquins, d'ingrats, de lâches, de traistre; ie les chargeai de cent autres injures, & ie les chassai enfin tous de Vvestminster, s'estimant heureux & traittez favorablement, de n'estre pas égorgez comme des victimes publiques, & d'avoir la liberté de se retirer en leurs maisons. Le bon-homme Fairfax reconnut bien que ie l'avois joüé, & sans oser me reprochermes trahisons il prit la route, que la crainte de mes armes, & le desir de sauver sa vie lui presenterent. Ce coup hardi & heureux soûmit tout-à-fait Londres à mon empire, & la frayeur fut si universelle, que tous s'entre-regardoient sans exprimer leurs sentimens que par le mouvement timide & incertain des yeux, & par des soûpirs, qui [Page 130] n'avoient pas la liberté d'éclatter, de crainte d'allumer davantage le feu de ma colere, & d'exposer la Ville au pillage. Incontinent aprés les congratulations que ie fis à mes gens d'une si genereuse vangeance, ie les menai à Vvithall; j'y établis des gardes à pied & à cheval; ie choisis ce Palais royal pour ma de­meure ordinaire, & dés lors ie commançay à donner mes ordres comme le Souverain d'An­gleterre. Pour cét effet ie demandai au Maire & aux Echevins de la Ville, de venir à Vvithall; ie leur faits un discours estudié sur la Providence divine qui change pour des raisons inconnuës mais adorables, la possession & le gouvernement des Empires; je montre par quelques exemples tirez de la divine Ecri­ture, que Dieu choisit certains hommes, pour les substituer en la place de ceux qui abusent de leur souveraine puissance; que dans les prieres que ie lui avois souvent offert afin de connoistre sa volonté là dessus, il m'avoit de­claré distinctement qu'il me destinoit à la conduite de son peuple; qu'il en avoit levé miraculeusement les obstacles; que ie croyois estre obligé en conscience de souscrire cét Ar­rest du Ciel; & qu'ainsi, soûmettant mes é­paules à cefardeau quoi que tres-pesant, j'en­trois dans l'exercice de cette divine Com­mission, [Page 131] par leur enjoindre qu'ils m'appor­tassent le lendemain cent mille livres, afin de payer l'armée, & de racheter le pillage de la Ville, que ie ne pouvois empescher que de cette maniere. Je donnay cét ordre, tres-dur à des gens libres & orgueilleux comme le sont les Bourgeois de Londres, afin de les abbatre tout d'un coup pendant que la consternation publique les tenoit dans l'maction & l'im­puissance de resister, & pour satisfaire les trou­pes ou par une belle récompense ou par la li­cence de dépoüiller la Bourgeoisie de ses richesses, si l'on me rufusoit cette somme: Mais elle me fut delivrée selon mes ordres, & acheva enfin la conqueste, que j'avois heu­reusement conduite à ce terme, de lamitié & de l'obeïssance des Officiers & des Soldats.

LIII.

Il ne me restoit que le Peuple à gagner. Comme la superstition le persuade mieux que la raison, ie me servis d'un artifice, que le nom d'Olivier que ie portois, presenta for­tuitement à mon imagination. Je fis faire secretement des fueilles, des fleurs & des fruits artificiels d'Olivier, & ie les fis attacher pen­dant la nuit à un pitit arbre qui estoit dans le [Page 132] Parc de Vvithall. Le lendemain celui qui avoit preparé cette illusion, feignit un grand étonnement, de voir dans une saison, qui avoit enseveli toute la Nature sous la rigueur de ses glaces, un arbre couvert des plus floris­santes richesses du Printemps & de l'Esté. Il sema promptement parmi le vulgaire le bruit de cette merveille: mais pour empescher que l'on n'en découvrist le mensonge, il y mit des Gardes de telle sorte, qu'on n'en pouvoit approcher plus de trente ou quarente pas; sous pretexte neanmoins de conserver ce pretieux ouvrage du Ciel, pour me donner le conten­tement, disoit-on, de le considerer, & de lui donner une admiration, que les plus forts es­prits ne lui osoient refuser. Mais lors que, selon mes mesures, on m'en vint rapporter la nouvelle, ie dis en presence de toute ma Cour, qui estoit déja grosse, que ie n'estois pas homme à donner dans la superstition; que ie ne voulois point l'approuver par mes ap­plaudissemens; & que pour en arester le cours ie commandois qu'on coupast promptement cét arbre, & qu'on le fit br [...]ler. Ce qui fu [...] executé le soir si discretement, que nul n'ap­percent la fourbe. Au contraire le Peuple estant fort persuadé de ce pretendu prodige recueillit les cendres & les conserva, comme [Page 133] un depost des divins conseils. Carmes Emis­saires avoient publié dans toutes les Com­pagnies de Londres, que le Ciel se declaroit manifestement en ma faveur; Qu'il parloit une langage muet pour commander à l'An­gleterre de recevoir avec soûmission l'Empire qu'il me confioit; Qu'il avoit choisi pour s'ex­primer à nos yeux un Olivier, parce qu'il m'a­voit marqué en mon baptesme de ce nom assez rare parmi les hommes; Qu'il presidoit par la verdeur des fueilles la vigueur de mon gou­vernement; par les fleurs la douceur; par les olives l'utilité, & l'abondance de toutes cho­ses; Que jamais l'Angleterre & singuliere­ment Londres, n'avoient esté si heureux & si riches qu'ils seroient par les effets de ma pru­dence, & de ma generosité, & de cette ap­plication continuelle aux affaires, que ie ferois sans doute éclater dans mon regne, comme j'avois fait jusqu'à cette heure. De sorte que tous seroient asseurément rebelle au Ciel, & necessairement exposez à l'inflexible rigueur de ses chastimens, s'ils ne s'abandonnoient de bonne foy à la souveraine conduite de celui qui avoit élevé sur leurs testes par la ruine de la tyrannie. Ces superstitieuses impressions firent un si bel effet, que ie n'eus point de peine à en établir tout-à-fait la créance par [Page 134] mes discours pieux & conceus en termes sacrez des saints Livres: qui estoient d'autant moins suspects de déguisement; que j'avois paru plus éloigné de la déference, que le vulgaire don­noit à ce fameux arbre.

LIV.

A prés avoir ainsi duppé les Esprits, ie vou­lus les confirmer par des reglemens populaires. J'en sis sans delai les plus prudens & les plus utiles du monde, pour donner de l'éclat & de la ferveur à la Religion, de la police & du bel ordre à la Ville, & de l'accroissement au com­merce. Ces nouveautez plurent infiniment aux Grands & aux Petits, & me convain­quirent de cette celebre Maxime: Que les hommes se rendent necessairement, quand on les prend par les interests de leur Religion & de leur fortune. Il estoit pourtant de la der­niere necessité de les préoccuper de cette pen­sée icy: Que ie ne voulois pas porter seul le Sceptre, mais que j'en partegerois volontiers la gloire & la puissance avec un Parlement, qui conserveroit la forme & les droits de la Republique. Voila pourquoi ie le restablis: mais ie ne recus que mes Creatures dans les deux Chambres, afin que leur obeïssance fût [Page 135] aussi soûmise, que mes commandemens se­roient absolus. J'en fis l'ouverture comme les Rois avoient accoûtumé de la faire, avec cette difference, que ie parlai moi-même sans occuper la langue d'un Chancelier, & que mes Gardes grossis de nouvelles troupes te­noient Vvestminster assiegé. Je les façonnai si heureusement, durant cinq ou six seances, aux idées & aux loix de mon nouveau gouver­nement, qu'ils l'approuveroient avec autant de loüanges, qu'ils blasmerent avec excez celui de leurs Rois legitimes. C'est ainsi que le present a quelquefois l'avantage sur le passé, qui ne merite souvent neanmois que des ap­plaudissemens au lieu de blasme. C'est aussi de cette façon que sans avoir la Majesté du cara­ctere ni du nom, ie commençai à faire la Charge de Roi, & à m'establir dans la Souve­raineté sans monter sur le thrône des Princes. Les Villes mêmes des Provinces tendirent les bras aux fers que ie leur presentai, & pas une n'osa s'opposer à la reception de mes ordres, de peur de tomber dans ma disgrace & entre les mains des Executeurs de ma vangeance.

LV.

Lors que la fortune favorisoit de cette sorte mon establissement, ie ne sçay par quel ca­price elle voulut s'en repentir & défaire son [Page 136] ouvrage Sa legereté naturelle la fit voler dans le Parti de Charles II. elle lia les Ecossois à ses interrests & à l'achevement des desseins, qu'il avoit déja essayé, comme j'ai dit, à faire reüssir: Elle lui composa une armée consi­derable: elle lui ouvrit l'entrée en Angleterre: elle lui acquit l'amour des Peuple, qui étoient témoins de son passage par leurs Provinces, de sa moderation dans sa marche, de son affa­bilité dans l'accueil, de sa douceur dans la con­versation avec ses Sujets, de la facilité dans la distribution de ses graces, & de toutes ses émi­nentes qualitez dans la condition de Roy, mais de Roi privé de tous ses Estats par la vio­lente vsurpation d'un infidele Sujet. Elle leur imprima ensuite les sentimens d'une compas­sion si tendre, si genereuse & si prodigue de leurs biens & de leur sang, qu'ils prirent les armes à l'envy, pour l'élever sur leurs propres cadavres, s'ils en estoit besoin, jusqu' à son Thrône. Cette nouvelle me donna une al­larme assez chaude: mais sça [...]hant que la vi­tesse pourroit opprimer ces troupes neuves, avant que les vieilles les pussent [...]oindre: je les rencontrai dans les limites du Rovaume, je les forçai à recevoir la bataille, qui fur longue & vigoureuse: j'obligeai enfin la fortune à se reconcilier avec moî, & à me donner la vi­ctoire [Page 137] constante. Charles II. trouva sa seu­reté dans la plus heureuse fuite du monde: il passa au travers de mes soldats comme s'il eût esté invisible: je le fis poursuivre; je le fis chercher avec des soins infatigables & jour & nuit, & par terre & sur les ports de mer, où je croiois apparamment qu'il s'estoit caché, afin de passer en France ou en Flandres. Mais la merveilleuse conduite de quelques Seigneurs qui ne l'abandonnerent point, le garantit de mes mains & de celles d'un Bourreau. Une Dame Catholique Romaine le mit à cheval, elle estoit en croupe derriere lui, & ayant ren­contré des Soldats, elle lui donna un coup de poing sur le dos, l'appellant gros Lourdaut, & incapable de conduire une Beste. Cette prudente incivilité & cét outrage obligeant jetterent de la poudre aux yeux de mes Gens, qui ne songerent pas en suite à le considerer avec attention. Peu s'en fallut neanmoins qu'il ne fût reconnu par un Compagnon de Marêchal. Charles faisoit ferrer le cheval de sa pretenduë Maitresse, & ce maistre valet, qui l'avoit autrefois veu, l'ayant regardé fixe­ment, lui dit: Asseurément vous estes le Roi, je vous connois fort bien. Il est vrai, dit Char­les, que tu me connois bien, mais il n'est pas veritable que je suis le Roi: Mais, repart le [Page 138] Marêchal, où est-ce donc que je vous ay veu? Et où est-ce, replique Charles, que tu as de­meuré? En plusieurs endroits, dit le Maréchal & principalement à YorcK, lors que le feu Roi y estoit avec les Princes ses Enfans: car je suivois la Cour, pour faire fortune chez quelque Grand: Mais, ma foy, les troubles renverserent mes esperances. Ah! cher Ca­marade, je suis ravi de te voir, ajoûte Charles en l'embrassant! Ah! te souviens-tu bien encore de nos débauches? Bon Dieu! que nous beuvions de bon Vin à l'Epée royalle! Nous nous y sommes souvent enyvrez. Par­bleu, ie m'en souviens fort bien, dit le Com­pagnon, Mais qu'avez-vous donc fait depuis ce temps-là? & où estes-vous maintenant? en quelle condition? Et que diable sçay-je, dit Charles; j'estois en passe de faire une assez bonne fortune, mais ces diables de guerres m'ont ruiné; la peste étouffe ces gens-là qui l'ont faite; ils m'ont fait grand tort: presen­tement je sers une femme la plus terrible du monde; elle ne me donne point de repos: elle crie continuellement; elle va me dire mille injures▪ parce qce je demeurent icy trop long-temps. C'est pourquoi ie te prie, mon cher, d'achever bien promptement. Tien, voila ce qu'elle m'a donné pour te payer. O! par ma [Page 139] foy, conclut enfin le Maréchal, si c'étoit vô­tre cheval, je ne prendrois rien, & je conten­terois bien mon Maistre: Cela n'empeschera pas que nous n'allions boire pinte dans ce Ca­baret que vous voyez. O! vertu-bleu, dit Charles, je n'ai garde! ma diablesse de femme me mangeroit tout vif. Adieu, adieu, j'espe­re que nous nous reverrons plus à loisir, & que nous boirons du meilleur, & tout nostre saoul. Adieu donc, dit le Maréchal, jusqu'à la pre­miere entre-veüe.

LVI.

Quelque asseurance que Charles fit paroître dans cette étrange avanture, il monta promp­tement à cheval, & s'enfuit à toutes jambes. Pendant ce temps-là les Seigneurs de sa suitte estoient allés sur les bords de la Tamise, pour trouver un Matelot qui voulust le passer en Flandre ou en France. Ils s'accorderent ensin avec un Catholique Romain, qui crut bien qu'ils vouloient sauver le Roi, & qui eut assez de fidelité pour son Prince & assez de courage pour exposer sa vie afin de la lui conserver. Car j'avois defendu sous peine du dernier supplice à toute sorte de gens, de transporter qui que ce pût estre hors du Royaume. Cette [Page 140] affaire consuma deux ou trois jours, pendant lesquels Charles se cacha chez un Paysant Ca­tholique Romain. Durant le jour, il se tenoit dans une forest prochaine, sur un chesne fort couvert de branches & de feuilles: la nuit, il alloit chez son hoste pour y prendre quelque nourriture, & puis, il se retiroit dans sa Cache & parce que le sommeil l'accabloit, (car il n'osoit le prendre ailleurs, quoi qu'il en fût extremement incommodé) un de ses gens montoit sur l'arbre & le tenoit sur ses genoux, tandis que ce doux medecin de nos maux don­noit quelque relachement à son esprit, & à ses continuelles inquietudes. Les choses estant dans leur maturité, il arrive au lieu assigné parmi cent hazards qui le mirent presqu'entre les mains des Partys de ma Cavallerie: il entre dans vne petite Barque, qui estoit moins vi­fible & moins suspecte qu'un grand Basti­ment. Le Maistre du Vaisseau voulant l'ho­norer renouvella ses craintes. Car l'ayant envisagé & le rencontrant seul avec les siens dans la Chābre, il se jetta à genoux à ses pieds & le reconnut pour son Roi; Charles s'en dé­fendit assez bien: mais le fidelle Catholique lui ayant fait mille protestations, qu'il estoit prest de mourir pour son service, & qu'il lui garderoit une foy inviolable; il tira son aveu, [Page 141] sans donner neanmoins à ses Domestiques ni à ses Matelots le moindre sujet de penetrer dans ce secret important. Le passage aprés tout fut si fortuné, qu'ils arriverent heureu­sement en France.

LVII.

Un bon-heur si achevé de toutes les parties qui pouvoient flatter mon ambition, me per­suada qu'il éstoit temps de couronner ma for­tune, & de lui donner le Trône & le Sceptre, qu'elle avoit enlevez aux deux Charles. Mais parce que ie voulois les recevoir comme par condescendance aux inclinations de la Repu­blique, & non pas les prendre par force; Je disposai mes Confidens & mes Pensionnaires à persuader ce grand dessein aux deux Cham­bres, afin qu'elles m'offrissent de la part des Estats du Royaume cét honneur supréme, comme la récompense de mes travaux, & des signalez services, que ie lui avois rendus jus­ques à cette heure, & que ie serois en pouvoir de lui rendre de là-en-avant d'une maniere plus avantageuse à l'Estat. Mes gens réus­sissent; le Parlement m'envoye à Vvithall ses Deputez; Ils me font un panegyrique com­mode à mon ambition infinie; ils m'offrent [Page 142] enfin la Dignité rayale avec toutes ses préro­gatives. Comme j'avois concerté ma dissi­mulation afin de leur imposer selon ma coû­tume, je feignis d'abord d'estre extremement surpris; ie répons en termes propres à donner de fortes impressions de ma modestie, & ie conclus que si les Estats jugeroient qu'il estoit de la derniere necessité, que sans avoir nul egard à ma foiblesse, ie me soûmisse à leur demande pour le bien public, ie ne contre­dirois jamais leur volonté; Que neanmoins Pasfaire estant d'une grande consequence, ie les priois de m'accorder un jour, pour con­sulter Dieu là-dessus, & pour en obtenir par les prieres que ie lui ferois, les lumieres qui devoient m'éclairer & me conduire dans un si dangereux passage, tel qu'estoit celui de la vie particuliere à la Condition royalle. Ils fi­rent leur rapport aux Chambres, qui furent tres satisfaites de ma réponse, la plus grande partie s'imaginant que ma fraude estoit un rare exemple de sincerité, de moderation dans le beau poste que ie tenois, depieté envers Dieu, & d'amour pour la Partie. Mais la verité est, que ie voulois pressentir les inclinations de l'Armée, qui m'estoit suspecte en ce change­ment; parce que ie lui avois inspiré une fu­rieuse haine contre la Monarchie & la Dig­nité [Page 143] royalle. J'appelle donc Lambert à qui i'en avois commis le commandement general; ie lui faits mille amitiez, & mille protestations de suivre en toutes choses ses sages & ses sin­ceres avis; ie lui jure avec des sermens repetez plusieurs fois, qu'il est l'unique en qui j'aye confiance, & ie le faits l'arbitre & le dispen­sateur de ma bonne ou de ma mauvaise for­tune. A prés que ces flatteries m'eurent ou­vert le fond de son ame pour en exprimer les plus secrets sentimens, ie lui exposai l'affaire, & le coniurai par toute nostre amitie de me parler franchement: parce que ie voulois don­ner à ma fortune le caractere & les termes qu'il me prescriroit. Ma dissimulation le surprit si bien, qu'il ne pût s'empescher de me dire de bonne foy: Que ie ne devois pas accepter la Couronne royalle: il m'en apporta plusieurs raisons, que ie receus avec une joye apparente: mais parce qu'il ne me découvroit pas ce que ie cherchois uniquement, ie lui demanday ce que l'Aarmée en diroit: Ah! dit-il brusque­ment, j'amais l'Armée n'y consentira, & sa revolre seroit tres-certaine. Sans appuyer plus lomg-temps sur ce point, que ie ne faisois pas semblant de vouloir apprendre, ie lui pro­testai parmi des nouvelles preuves de mon a­mitié que j'acquiesçois à la force de ses rai­sonnemens; [Page 144] & qu'il pouvoit de là-en-avant s'attribuer la gloire d'avoir osté à l'Angleterre le Roi qu'elle vouloit prendre. J'ajoûtai à ee compliment, de belles actions de graces, & une forte priere de me garder inviolablement le secret: il me le promit, & ie l'embrassai plu­sieurs fois avant que le quitter, faisant éclatter sur mon visage & dans mes yeux, la plus grande joye & le plus solide contentement du monde: quoi que i'eusse dans le coeur un fu­rieux chagrin, de ne pouvoir monter sur le thrône, que l'effusion de tant de sang & la com­mission de tant de crimes m'avoient preparé.

LVIII.

Le lendemain, ie fis un long discours aux deux Chambres: ie le commançai par les re­mercier des marques effectives de leur estime & de leur amitié: ie leur representai ensuitte que n'ayant rapporté le fruit de mes travaux qu'à leur gloire & qu'au bien de la Repu­blique, ie ne pouvois me resoudre à prendre un Sceptre, dont les coups avoient esté jus­qu'à l'extinction du dernier Tyran, insup­portables à l'Angleterre: Que ie ne desirois que l'honneur de leur plaire, & de servir ma Patrie, afin d'y establir une constante felicité [Page 145] aux dépens de mon repos & mesme s'il estoit necessaire, de ma propre vie: Que je les priois de voir quel pourroit estre le meilleur & le plus juste gouvernement, auquel je me con­formerois sans reserve, lors que i'aurois appris leurs inclinations. A prés les civilitez ordi­naires, je me retirai pour leur laisser la liberté de déliberer. Mais comme l'heure de finir la sceance les pressoit, on remit l'affaire au len­demain. J'avois instruit cependant mes Emis­saires de mes desseins: Ils les exposerent com­me leurs avis particuliers, avec tant de force & de bon-heur, que les Seigneurs & les Com­munes me presenterent par de nouveaux Dé­putez la qualité & la puissance de Protecteur de la Republique d'Angleterre, avec la mes­me autorité que le Duc de Sommerset Oncle d'Edoüard VI. & les autres Tuteurs des Rois mineurs, l'avoient esté autrefois, & avoient gouverné le Royaume. Ce fut-là le biais que ie pris, pour avoir la Souvraineté Royalle, sans encourir par l'apparence inutile des noms la haine du Public & de l'Armée: & que ie fis proposer secretement aux Chambres, afin d'estre révestu de cét honneur. Et en effet je l'acceptai, quoi qu'avec un peu de façon, que la bien-seance & la modestie empruntées de la politique que j'ajustois à l'esprit du vulgaire, [Page 146] m'obligerent de faire pour cacher ma feinte & l'excez de mon ambition. Le Parlement re­ceut ma réponse, & me rendit ses actions de graces avec bien de la joye: car il n'osoit en vser autrement de peur d'allumer les feux d'une cruelle vengence. Je fus couronné en­fin & investi de la Puissance Souvraine avec les ceremonies, qu'on avoit accoûtumé de garder dans le couronnement des Rois. Tous les Corps me presterent ensuite le serment or­dinaire de fidelité: & quoi que j'aimasse mi­eux la Majesté que l'Altesse, je me contentai de celle-cy, que je ne rendis pas moins redou­table que celle-là l'avoit esté dans nos Mo­narques. J'achevai la journée par un remer­ciment aux Estats, & par des promesses mag­nifiques & populaires; qui firent goûter à une grande foule de gens que la curiosité avoit at­tirés, la douceur d'une joye sensible, & d'une forte esperance d'estre heureux pendant mon regne.

LIX.

Les Ambassadeurs des Couronnes & les Envoyez des Estats & des Republiques n'a­voient osé jusqu' à ce temps-là me recon­noître. Mais ils jugerent qu'il n'estoit plus de leur interest ni de leur honneur de differer davantage à le faire. Celui d'Espagne se pre­senta [Page 147] le premier, afin de m'engager plus aise­ment dans le Parti de son Maistre contre la France, qui augmentoit incessamment ses conquestes. Je ne voulus pas neanmoins luy donner une audiance publique, parce que je souhaitois que l'Ambassadeur du Roi tres-Chrestien, qui estoit victorieux des armes Es­pagnoles, donnât le premier cét exemple aux autres Princes; qui ne feroient ensuite nulle difficulte de suivre le plus grand Monarque de l'Europe. Comme mes forces balançoient celles de ces deux grandes Monarchies, l'une & l'autre desirant s'en prévaloir, j'en receus dans les Audiances publiques les complimens de felicitation, que l'on fait aux nouveaux Rois legitimes. Chacun des Seigneurs du Païs & des Estrangers s'efforçoit par ses soûmissions & ses flatteries, de s'infinuer en mes bonnes graces, & jamais homme ne s'est veu plus bril­lant que je le fus, de toute la gloire & de tou­tes les marques imaginables d'une illustre re­putation. Les Flottes que je mis aussi-tost en mer, porterent la terreur de mon Nom dans les quatre Partie du Monde, & c'estoit assez pour me faire rendre une prompte obeïssance, d'envoier un, JE LE VEUX, avec un, CROMVEL, au dessous; tant ma puissance estoit redoutée. Ce qui toutefois ne pût em­pescher [Page 148] les Anglois de conspirer souvent con­tre ma vie, soit que la jalousie des Grands as­pirât à ma Souvraineté, ou que la dureté de mon regne les induisit à étouffer ma tyrannie. Mais ma Politique, qui n'estoit pas moins li­berale que prévoyante, envelopoit les Con­jurez dans les pieges qu'ils me tendoient, sans s'appercevoir de mes subtiles artifices. J'avois plusieurs Pensionnaires dans les Provinces & dans les Villes, ils frequentoient toute sorte de Compagnies: ils pestoient d'abord contre mon gouvernement; & s'ils estoient bien­venus, ils se declaroient comme des furieux contre moy, feignant d'en avoir esté mal­traittez, & racontant des histoires, que l'im­posture parée des couleurs de la verité, & soû­tenuë de circonstances vrai-semblables, avoit composées. Ces conversations seditieuses fai­soient enfin naistre des conspirations, à qui les Auteurs donnoient de tres-belles mesures: mais lors qu'elles estoient prestes à éclore, ie faisois prendre tous les Conjurez & mes Emis­saires mesmes, que je renvolois quelque temps aprés, comme s'ils se fussent justifiez de l'ac­cusation; & ainfi mes ennemis ont esté toû­jours la proye de ma vengence. Neanmoins comme le crime & la creauté sont indispensa­blement timides, ie me defiois de tous ceux [Page 149] qui m'approchoient, & j'avois de la peine à trouver de la seureté & du repos dans mon Palais & parmi mes Domestiques, qui estoient comme ie me l'imaginois, mes plus dangereux ennemis. Cette cruelle frayeur me rendoit suspectes les Chambres, où l'on avoit quelque accez: c'est pourquoi j'en changeois chaque nuit, quoi que je fisse semblant de coucher dans le mesme lieu; & ie me cachois secrete­tement dans quelque cabinet écarté, où un lit de camp recevoit mon corps, pendant que mon esprit couroit tout le Monde, & cher­choit les moyens de le troubler, pour assouvir mon insatiable ambition.

LX.

Les succés favorisoient si fidelement mes travaux, que le Roi Catholique crût que la fortune qui s'estoit donnée toute à la France, se declareroit pour lui dans la decadence de ses Estats, si ie voulois relever par la jonction de mes armes, fes esperances abbatues de tant de pertes considerables. Il consentit à toutes les conditions que ie lui proposai, sans m'obliger mesme à laisser libre l'exercice de la Religion Catholique dans les Places qu'il soumettoit à mon obeïssance. Le Gouverneur de Don­querque signa le Trāitté, en attendant la ra­tification d'Espagne. Mais d'autant que [Page 150] j'avois plus à craindre ou à esperer de la France voisine puissante & victorieuse, si elle estoit ou contre ou pour moy: ie donnai lieu à l'Ambassadeur François de penetrer dans le secret de nostre negotiation, afin qu'en ayant informé son Maistre il lui fist naistre le desir de prendre la place de l'Espagnol, & de m'ac­corder les mêmes conditions. Mon dessein réussit, mais ie fus forcé de conserver en sa li­berté la Religion Romaine dans les Villes que j'occuperois. Et en effet, Donquerque est témoin de la fidelité de ma parole. Ce Traitté déplût neanmoins à Rome, jusqu'à-ce que le Roi tres-Chretien eût envoyé l'original de l'Espagnol, où l'on vit qu'il avoit esté plus amateur de la Foy Catholique, que ceux qui le blâmoient, & qu'il n'avoit suivi que les mê­mes articles, horsmis qu'il avoit mieux pour­veu à la seureté de sa Religion. Cette incon­testable justification repoussa toutes les inve­ctives sur les Auteurs, & acquit au Roi l'estime & les loüanges de tout le monde. Mais quoi que ces merveilleux avantages remplissent presque toute l'étenduë de mon ambition, & surpassassent la hauteur de mes esperances; mes inquietudes estoient toutefois plus aigres pour me tourmenter, que mon contentement n'estoit doux pour me satisfaire. J'avois mis [Page 151] sur l'Angleterre de grands Imposts j'avois vendu les plus riches meubles des Roys qui m'avoient precedé, j'avois fait raser jusques dans les fondemens plusieurs Maisons royalles & quelques- unes des grands Seigneurs du Royaume, & j'avois fait argent des mate­reaux. J'avois recueilly des sommes prodi­gieuses de la couverture de plomb du vaste Temple de Saint Paul à Londres, de la dé­poüille de plusiers autres Eglises, & de l'in­comparable Croix de Bronze, que l'heresie même avoit conservée depuis un siecle dans la Place de Cheap-side, comme un chef-d'oeuvre de l'Art, & de la Pieté de nos Ancestres. Je recevois beaucoup d'argent de toutes part [...], & des Heretiques mesmes érrangers, dont j'estois le Protecteur general, & tout-à-la fois le Pensionnaire. Et aprés tout, ie ne pou vois plus fournir à l'excessive dépense que j'estois contraint de faire. D'ailleurs, les dettes que ie contractois s'augmentoient infiniment: Mes Sujets ne pouvoient souffrir ma tyrannie, que ie ne maintenois qu'à force d'argent, de troupes & de pensions. Ainsi, ie voyois un precipice qui se creusoit peu à peu sous mes pieds, & qui devoit ensevelir bien-tost dans le fond des abymes ma fortune, ma reputation & ma gloire. Mes reisonnemens, mon imagi­nation, [Page 152] ma crainte du present & de l'avenir grossissoient horriblement mes continuelles frayeurs, & acheverent l'épuisement, que les grandes fatigues de mes longues veilles & de ma forte application aux affaires, avoient commencé. De sorte que je tombai dans les langueurs & dans les chagrins du monde les plus ennuyeux. Neanmoins j'eusse pû peut-estre [...]m'en affranchir par le secours des Uni­versitez d'Oxford & de Cambrige, dont ie voulois prendre tous les biens, & des remedes que Battéus mon premier Medecin m'avoit préparez, si la mort assez soudaine de ma fille que j'aimois passionnément, ne m'eut accablé sous le poids d'une invincible melancolie. Dans cette effroyable extremité, ie ne trouvai au fond de mon coeur que des regrets incom­prehensibles, que des terreurs continuelles, que des desespoirs, que de la furie, qu'un en­fer de Diables; tant mes peines estoient cruelles. Le desir pourtant de vivre me pos­sedoit tout entier, & quoi que les Medecins eussent prononcé contre ma vie, ie voulus es­perer la vie, ou au moins douter de ma mort, & consequemment pourvoir au futur par une fourbe, que ma fausse pieté m'inspira. Car lors qu'on m'avertit de me preparer à ce passage que les Mortels redoutent si fort, ie levai de­votement [Page 153] les yeux au Ciel; j'acceptai bien se­lon les apparences cette nouvelle que j'ap­pellai heuieuse & agreable; j'assurai la Com­pagnie que j'estois prest à partir quand il plai­roit au Ciel de me delivrer de la prison de mon corps; j'ajoûtai pourtant qu'il faloit avoir recours aux prieres, afin de mieux connoistre son adorable volonté. Je m'occupai ensuitte toute la nuit à chercher les moyens de fourber les Grands & le Peuple. Le lendemain mes yeux, mon visage, & ma voix & mes senti­mens ne respiroient que l'enthousiasme & les transports tout divins: & ie dis d'une façon assurée, que j'avois consulté Dieu sur l'estat present où j'étois; qu'il m'avoit instruit dis­tinctement de ses desseins; qu'il m'abbattroit jusqu'aux abbois pour m'humilier, & pour me relever puis aprés, aux plus étonnantes Grandeurs, que les hommes ayent jamais conceües; qu'il vouloit se servir de ma con­duitte, de mon courage & du bon-heur que sa Providence avoit lié inseparablement à mes entreprises, afin que ie fusse entre ses mains l'instrument de ses plus rares ou vrages; & qu'ainsi ie ne payerois de long-temps à la Nature le tribut, que la Mort exige des plus fiers, & des plus heureux Conquerans du monde. Le raisonnement qui me détermina [Page 154] à user de cette fourbe, fut celui-cy. Ou je mourrai, disois-je, ou je reviendrai de ma maladie; si je meurs, je n'ay à craindre que le blasme d'avoir duppé les gens jusqu'à la mort; & je m'en moque. Si j'en releve, on me pren­dra pour un Saint qui a des revelations divines & pour un veritable Prophet; on m'estimera, on me respectera, on me craindra davantage, on esperera des choses admirables, & je seray plus puissant que je ne l'ay esté jusqu' à cette heure. Mais en verité, je ne pûs dupper la mort, elle me vainquit; j'abandonne la terre, je n'emporte avec moi qu'une infinité de cri­mes horribles, qui ont attiré su [...] moi les fou­dres de la Justice Divine; & aprés tout, me voici reserré dans vos éternelles prisons, grand Lucifer, pour estre le compagnon des supplices de Cesar, comme i'ay esté l'imitateur de son vsurpation tyrannique.

SVR'LA MORT DE MILORD Cromvel, decedé d'vne retention d'vrine. SONNET.

OUbliant mon devoir & ma condition,
J'av sans respect du sang d'un illustre Persōne,
Ensanglanté son Trône, sa Pourpre & sa Couronne,
Pour assouvir l'ardeur de mon ambition.
L'Univers a fremi voiant cette action,
Et ce fier attentat qui tout le monde étonne,
Me rend un grād exemple, & veut que l'on me dōne,
Un nom plus odieux que celui d'lxion.
Mais l'homme n'ayant sçeu punir mon insolence,
Dieu s'en est à lui seul reservé la vengeance,
Et par un châtiment que nul n'eût attendu:
Sa Justice adorable, & par tout reconnuë,
Fait qu'une goutte d'eau dans mes flancs retenuë,
A vangé tout le sang que j'avois répendu.

LXI.

Vôtre sort, repart Lucifer, ne vous doit pas exprimer le moindre sentiment de dou­leur: vous avez regné long-temps sur la terre, & commis autant de detestables actions, que vous avez voulu en commettre de toutes les especes & de toutes les façons possibles. Mais [...]us, ó! que-nous avons bien plus de sujet de [...]us plaindre! helas! nous n'avons conçu qu'une pensée, qu'une volonté d'un moment & sans effet; & dés la premiere fois nous de­venons sans ressource la proye des flames, que [Page 156] jamais l'Eternité n'éteindra. Ah! dit Crom­vel, ne parlons plus de ce que j'ay fait sur la terre; ce n'est qu'un songe quis'est dissipé lors que la mort m'a ouvert les yeux. Vrayement continuë Cesar, vous les ou vrez à moi-même, pour reconnoistre aujourd'hui vôtre merite, vostre fortune & vôtre gloire. Vous avez esté plus heureux que moy: vos propres en­nemis vous ont servi pour les détruire, & pour dresser les marches qui vous ont élevé sur le trône: & mes amis les plus confidens, & les plus redevables à ma clemence & à ma libera­lité, m'ont percé de cent coups de poignards pour tirer de mes veines un sang, que les ha­zards & les caprices de mille combats avoient respecté. Cette infame trahison fut récom­pensée des applaudissemens de l'Univers, comme la plus juste punition que les Dieux pouvoient prendre da ma tyrannie. Mais vostre depart du Monde a esté si tranquille, & vos funerailles, comme ce Trembleur nous a raconté, se sont faites si magnifiquement, que les plus impies des Anglois peuvent juste­ment prendre une si glorieuse fin pour l'ap­probation divine de vostre vie, & pour la recompense de vos belles actions. Cesar, re­plique [...]un peu brusquement Cromvel, vos complimens sont inutiles pour me soulager; [Page 157] Mort-bleu, n'en parlons plus, ie vous prie; helas! i'eusse mieux fait de conquester le Ciel que l'Angleterre. Ah! ah! s'écrie Lucifer, ah ne faites iamais mention de cette conqueste; vous allumez toute ma furie, & i'enrage mille fois en un instant, d'avoir perdu cette incon­cevable felicité. Il vaut mieux deliberer des moyens de conquester l'Empire des Esprits, pour vous couronner en ce monde-icy d'une gloire aussi éclattante, que vous l'avez esté dans le monde des Mortels. C'est en quoi, ajoûte Cromvel, ie veux presentement con­sumer toutes les forces de mon esprit, & toute l'étenduë de mes fourbes, & de ma malicieuse Politique. Mais ie souhaite conferer aupara­vant avec Calvin; on dit sur la terre que c'est un fin Heresiarque, & que cette espece d'he­resie qu'il a introduite est bien capable de sur­prendre les gens. Et en effet, ses Sectateurs sont fins & méchants comme le sont vos De­mons les plus malins; & ce sont eux, qui ont vrayment broüillé l'Angleterre & ruïné les affaires de Charles premier, que i'ay fait par leurs secours le dernier de nos Monarques. Ie ne l'ay pas veu neanmoins parmi les autres Heresiarques; où est-il? a-t-il un appartemēt separé du commun des Heretiques? Oüy cer­tes, dit Lucifer; i'ay esté contraine de le met­tre [Page 158] à part, il duppoit les autres, & ne faisoit que les broüiller & que se battre furieusement avec Luther, qui se plaignoit sans cesse de son insolence & de son ingratitude; parce qu'il ne lui rendoit pas le respect qui estoit dû à ce gros Allemand le premier Reformateur, selon lui, de la Religion. J'ay donc enfermé ce Maistre Jean dans le fond du Puys de l'abyme, dont vous avez oüy parler à nos Ministres en leurs Presches; il montera icy en un moment, on le va querir: tenez, le voila: Concertez bien vos desseins, ie vous laisse ensemble pour y travailler avec les plus habiles de son Party.

LXII.

Aussi-tôt Calvin paroist en cette figure: il avoit le visage pâle, les yeux enfoncez & fixez comme s'il eût esté dans une profonde réverie; le nez long, aigu, fin, & railleur; la barbe longue de demi pied & large de trois doigts; tout l'air d'un homme fort dissimulé. Il avoit la teste couverte d'une grande calotte à oreilles, & le corps vestu d'une robe de chambre: il estoit suivi de son valet qui por­toit deux grands flacons de vin, qu'on appel­loit autrefois à Généve, le vin pour la bouche de Monsieur, quand il honoroit de sa presence les festins que les premiers Bourgeois de la ville prenoient la liberté de lui faire. Il estoit [Page 159] appuyé sur le bras de Theodore de Beze; du Plessy-mornay & du Moulin marchoient aprés lui: Ce dernier portoit sur son visage & dans son maintien exterieur, tous les traits & toutes les marques d'un maistre Bouffon; il ne railloit pourtant plus, soit que le feu qui le consumoit lui en ôtast l'inclination, soit qu'il fust confus de voir là son Pere, quiestoit un bon Moyne défroqué, dont il retenoit encore toute l'habitude exterieur; soit que les de­mons qui le tourmentoient n'entendissent point raillerie, & agissent trop serieusement. Cromvel, qui en avoit besoin, lui fit mille amitiez, & receut sa compagnie le plus hon­nestement du monde. Aprés quoi chacun prit sa chaise de feu, & le Protecteur fit sa proposition de cette sorte: L'Ambition qui est descenduë avec moy dans ces lieux de peines, m'a porté à disputer le rang & la preéminence à Cesar: mais n'ayant pû luiravir la premiere place encore que la raison me la donne; ie veux au moins obscurcir sa gloire par l'éclat d'un Empire, à quoi il ne sçauroit aspirer. Lucifer m'a persuadé, & Thomas Cromvel, que Henry huictiéme, comme vous appristes lors que vous estiez sur la terre, fit pendre à cause de ses crimes, m'en a convaincu; que j'aurois tout l'avantage si ie conquestois un grand [Page 160] nombre d'ames: C'est le dessein que ie vous propose, excellent Calvin, afin que nous con­venions des moyens les plus sortables à son dernier achevement. Vostre entreprise, in­comparable Protecteur, répondit Calvin, merite assurément toutes les loüanges, qu'on doit aux plus belles & aux plus genercuses ac­tions des Heros spirituels. Lucifer ne pouvoit selon moy, vous proposer une plus large en­trée à la gloire; Cesar n'a pas lieu en effet d'y pretendre; cette Couronne ne peut tomber que sur la teste de vôtre Altesse. Cromvel. Sa beauté me charme, ie l'avoüe, mais la con­questes m'en paroist difficile: la force n'y peut rien, car les Esprits sont libres, & ils ne cedent iamais à la violence: les attraits seuls les peuvēt captiver doucement, & les induire à recevoir sans obstacle les chaisnes, que l'artifice & la dissimulation leur presentent sons les appa­rences d'un bien, qu'ils ont jusqu'à cette heu­re-là ignoré Mais comment les surprendre de cette maniere? Calvin. Et comment les avons-nous surpris autrefois? N'est-il pas fa­cile de leur tendre les pieges de nos Heresies? Consultez-en, s'il vous plaist, les Auteurs, ils vous ouvriront mille differens moyens. Cromvel. Je l'ay déja fait, ils n'ont rien de [...]on: ce ne son maintenant que des vieux [Page 161] Phantômes démasquez & si hideux, que la seule veüe offense les yeux delicats. Beze Vostre Altesse ne sçauroit, ce me semble, user d'une Secte plus c [...]mmode à ses projets qu'est celle de mon Maistre: elle est inge­nieuse, subtile, maline, artificieuse, plausible, & malaisée à refuter. Cromvel. Je le veux, mais le monde n'est plus duppe; les gens sont de venus defians depuis que vous les avez quit­tez: l'on a éclairci toutes vos difficultez & vos Ministres ont esté forcez à vnider les postes, que vous avez chaude poursuite de leurs En­nemis, sans avoir aucune esperance de le pou­voir garantir jusqu'au retour du Protecteur, à qui ils ont envoyé la nouvelle de ce funesle accident, & la Requeste par laquelle ils prient tres-humblement son Altesse de leur donner un prompt secours de Demons, tant Officiers que Soldats: de peur que tout le Partine se diss [...]pe, & qu'il ne retombe sous la domination de l'Empereur Chefanglican. Ils attendent sa réponse avec d'autant plus d'impatiance qu'ils reçoivent de plus grands châtimens de leur re­volte, & que tous leurs artifices leur sont inutiles, les Catholiques Protestans en ayant une parfaite connoissance, & ne se laissant plus seduire.

LA GENEALOGIE DE IACQVES second, Roy d' Angleterre.

JACQUES premier du Nom, & premier Roi des trois Royaumes d'Angleterre, d'Ecosse & d'Irlande, ayant épousé la fille de Frederic II. Roi de Danemarch, eût d'elle Charles I. du Nom, à qui les Anglois firent abbattre la Teste le 30 Janvier 1649. Charles I. qui fils estoit de Jacques premier, eût a fem­me Anne de Bourbon, sille de Henry IV. & Soeur de Louis XIII. de laquelle il eût Charles second, le dernier Roi decedé sans hoi [...]s, & Jacques II. son frere qui lui a succedé.

Jacques II. du Nom, & second fils de Charles I. qui avant que de monter sur le Trône s'appelloit le Duc d'Yorc, a épousé la fille du Duc de Modene, de laquelle il a eû deux filles, la premiere appelléc Anne Ma­rie d'Yorc qu'il a mariée au Prince d'Orange, & la puisnée nommée Henriette Stuard au Prince Georges de Danemarc.

Ces deux Princes ses Gendres, se sont li­guez ensemble pour détroner leur Beaupere le Roi Jacques II. & l'ont contraint de fuïr d'Angleterre, & de fe retirer en France avec [Page 163] la Reine d'Angleterre & le Prince de Galles son fils, qui s'appelle Jacques François Edou­ard, fils de Jacques II. d'apresent Roi d'An­gleterre.

Il naquit le 20. Juin 1688. dont les An­glois desadvoïe la naissance, quoi que recon­nuë par les principaux Milords du Royaume.

TABLE

  • COndamnation & reception de Crom vel aux Enfers, Nomb. I. & II. page 1. 2. 3.
  • Son Trône dans les Enfers, page 2.
  • Il se broüille avec Cesar, page 3.
  • Harangue de Cesar contre Cromvel, n. III. p. 4.
  • Harangue de Cromvel contre Cesar, n. IV. page 5. 6
  • Lucifer propose un accord, n. V. VI. page 7. 8. 9. 10.
  • Thomas Cromvel le persuade, page 10.
  • Accommodement & ses conditions, n. VII. p. 11.
  • Liste docte & curieuse de tous les Heresiarques dé­puis Simon le Magicien, n. VIII. page 12. 13.
  • Agreable histoire d'un Trembleur de Londres, qui avoit promis à sa femme de ressusciter dans trois iours, & qui fit préparer le souper pour son retour Nomb. IX. page 14. 15.
  • Funerailles de Cromvel; son fils fait Protecteur; Pronostiques de son abdication future, n. X. page 16. 17. 18. & 19.
  • [Page]Mariage du Roi Charles I. les commencemens de s [...]s broüilleries avec son Parlement. Ialousie contre le Duc de Boucxingam son favori, n. XII. p. 20. 21
  • Assassinat du Duc de Boucxingam, n. XIII. page 22.
  • Plaintes de Felton dans les Enfers, n. XIV. page 23.
  • Entretien de Lucifer, de Cromvel & de Iohn Kin­ston Trembleur, sur l'Eternité des peines, page 24.
  • Prise de la Rochelle en la presence des Anglois, N. XV. page 25.
  • Famine & miseres extrémes des Rochelois, p. 25. 26.
  • Enprisonnement de sept Membres du Parlement, n. XVI. page 27.
  • Chappelle bastie par les amendes des Marchands, page 27.
  • Belle maxime Politique, page 28.
  • Uniformité de Religion, & gouvernement Epis­copal causent les troubles par [...]y les Presbyteriens Ecossois. Perfidie du Duc Hamilton. Double deso­beïssance de l'armée du Roi, n. XVII. page 29. 30.
  • Colere de Cesar. Division des Sectes pernicieu [...]e aux Estats. Belle Polique, n. XVIII. page 31. & 32.
  • Foiblesse de Charles. Ligue des Presbyteriens en Ecosse. Bons desseins de la Reyne mal interpretez. Itlandois defendent leur Religion, n. XIX. p. 33.
  • Nouvelles broüilleries entre le Roi & le Parlement. Religieux pendus pour la Foy. Chambre basse re­voltée contre la Chambre Haute, n. XX. page 34. 35. & 36.
  • Histoire curieuse des Apprentifs de Londres, n. XXI. page 37. 38
  • Pourquoi Londres est exposé à plusteurs revoltes, page 39.
  • Le Peuple pille le Temple de Vvestminster. Indif­ference affectée est pernicieuse au Roi. Nouvelle [Page] entreprise du Parlement. Evéques prisonniers. n. XXII. page 40. & 41.
  • Ruine du Comte de Bristol; mort du Comte Stafford & de Guillaume Laude Archevesque de Cantor­bery, page 41.
  • Le Roi accuse cinq Membres de la Chambre mais sans effet. n XXIII page 42. 43. 44.
  • Il perd l'occasion de diviser les deux Chambres p. 45.
  • Le Parlement fait prendre les armes, n. XXIV. p. 46.
  • Le Rois'enfuit à Hampton court & de-là à Vvinsor, n. XXV. page 47. 48. & 49.
  • Portrait de Cromvel & son éducation, n. XXVI. page 50. & 51.
  • Tableaux prophetiques; ce que Cromvel en infere, n. XXVII. page 52. & 53.
  • Vertus & pieté affectées de Cromvel; sa Secte. n. XXVIII. page 54. & 55.
  • Diverses propositions de paix, n. XXIX. p. 56. 57. 58.
  • Nouvelles conditions de paix, n. XXX. p. 59. 60.
  • Artifices de Cromvel, n. XXXI. page 61. 62.
  • Retraitte de la Reine en Hollande. page 63.
  • Prestres chassez du Royaume, page 64.
  • Deputez au Roi; sa réponse. Entreprise de Parle­ment. Horrible avis de Cromvel. Calomnies contre le Roi. n. XXXII. page 65. 67 67.
  • Prodiges, qui pronostiquent la perte du Roi. N. XXXIII. page 68. & 69.
  • Retraitte du Roi à Yorc; Concours de la Noblesse & des Troupes; Changemens favorables N. XXXIV. page 70. 71. 72. & 73.
  • Beaux raisonnemens de Cromvel; qui offre ensuitte son service au Roi. n. XXXV. p. 74. 75. 76. 77.
  • Le Roi accepte des offres si avantagenses; mais il ne peut garder le secret; Cromvel en devient furieux; [Page] Vers de Nostradamus, qui predit nettement la mort du Roi. page 78. & 79.
  • Derniere resolution de Cromvel contre le Roi N. XXXVI. page 80. & 81.
  • Malheurs & contre-temps du Roi. n. XXXVIII. page 82. 83. & 84.
  • Guerre ouverte. Histoire de MoncK; Artifices de Cromvel pour le gagner. n. XXXVIII. page 85. 86.
  • Le Roi fuit d'Oxford, & se met entre les mains des Ecossois. page 87. & 88.
  • Cromvel fait persuader aux Ecossois de livrer le Roi aux Anglois. n. XXXIX. page 89. 90.
  • Harangue mervcilleuse du Roi aux Ecossois. N. XL. page 91 92. 93. 94. & 95.
  • Les Ministres gaguez par argent font livrer le Roi aux Anglois. n. XLI. page 96. & 97.
  • Le Roi est conduit captif à Hamptoncourt, & de-là dans l'Isle de Vvigt. n. XLII. page 98. 99.
  • Repentir du peuple; paix faite; le Roi delivré, & pr [...]s derechef. page 100. & 101.
  • Cromvel le fait juger par quararte Juges de son choix, & condamnet à la mort. n. XLIII. page 102. & 103.
  • Echauffaut dreslé devant la Salle des Banquets. Bour­reau preparé par Cromvel. Remarques sur le Car­dinal Volsée fils d'un Boucher. n. XLIV p. 104. 105.
  • Arrest prononcé au Roi; sa réponse; son habit & sa disposition pour mourir; le traittement qu'on luifait en passant par les Galleries de Vvithall. N. XLV. page 106. 107. & 108.
  • Paroles du Roi à deux jeunes Princes ses Enfens, & l'excez de leur commune douleur. n. XLVI. page 109. 110 & 111
  • [Page]Sa harangue au Peuple & aux Soldats; Prediction des horribles châtimens de Londres. n. XLVII. page 112. 113 114. & 115.
  • Sa mort & ses funerailles; joye du Peuple, action de Cromvel. n. XLVIII. page 116. & 117.
  • Accidens prodigieux, arrivez aux Juges & à Lon­dres & qui ont esté de puis accomplis. n. XLIX. Page 118. 119. & 120.
  • Belle comparaison de Cromvel, qui avoit agi jus­ques-là sans paroistre; qui se declare alors ouver­tement, & qui fait la conqueste d'Irlande & d'E­cosse. n. L. page 121. 122. & 123.
  • Ses artifices pour se rendre, comme il fait, le Sou­verain des trois Royaumes. n. LI. p. 124 125. 126.
  • Sa harangue seditieuse à l'armée. page 127.
  • Il se saisit de Londres, il chasse le Parlement, il gouverne souvrainement dans l'Angleterre. n. LII. page 128. 129. 130.
  • Moyen admirable de Cromvel pour gagner le vul­gaire. n. LIII. page 131. 132. & 133.
  • Autre moyen politique. n. LIV page 134.
  • Nouveau Parlement de Cromvel. page 135
  • Bataille donné à Cromvel par Charles II. & perduë; Fuitte & evenemens surprenans de ce Prince; Rencontre d'un Maréchal qui le reconnut. n. LV. page 135. 136. 137. & 138.
  • Le prince se cache durant quelques jours sur un chesne dans un bois, & s'embarque enfin sur la Tamise, aprés mille hazards. n. LVI. p. 139. 140.
  • Dissimulation de Cromvel, quand on lui presente la Couronne; il surprend Lambert; & trompe le Parlement. n. LVII. page 141. 142. & 143.
  • Discours de Cromvel aux deux Chambres, quile declarent Protecteur de la Republique. n. LVIII. [Page] page 144. & 145.
  • Les Ambassadeurs étrangers le reconnoissent, se grande puissance dans toute l'Europe; son secret pour découvrir les conspirations contre lui. n. LIX. page 146. 147. & 148.
  • Traitté avec la France. Grands imposts. Craintes de Cromvel, ses langueurs, sa derniere dissimula­tion, ses raisonnemens, sa mort. n. LX. page 149. 150. 151. 152 & 153
  • Sonnet sur la mort de Cromvel. page 154.
  • Ce que Lucifer & Cesar lui répond dans les Enfers. Calvin separé de Luther, & pourquoi. n. LXI. page 155. 156. & 157.
  • Portrait de Calvin; Cromvel lui propose son dessein Conversation de Cromvel avec Calvin, Beze, Duplessi-Motnay & Du-Moulin, sur la Religion des Protestans & des Presbyteriens n. LXII. page 158. 159. 160. & 161.
  • Genealogie de Jacques II. Roi d'Angleterre. p. 162.

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