EPITAPHE DE CHARLES SECOND
AH! ce titre luy seul remet tout en memoire!
Pourquoy dans le detail penetrer plus à fond?
N'est-ce pas avoir fait vne assez longue histoire,
Que d'avoir seulement nommé
Charles Second?
Roy donna-t'il jamais au thróne plus de lustre?
Et dans l'art de regner cede-t'il aux plus grands?
Tant d'incidens fameux rendent son regne illustre,
Qu'au moins à cet egard il marche aux premiers rangs.
A la fleur de son âge il recoit la couronne,
Digne heritier d'vn Pere, immolé pour la foy;
Et si l'on s'êtoit pu saisir de sa personne,
Luy-méme etoit Martyr en méme temps que Roy.
C'est parvn coup du ciel qu'il echappe aux Rebelles,
Triomphant du danger quand l'ennemy le bat;
Et sans la trahison de troupes infidelles,
Il n'eust pas êté moins le maitre du combat.
Ne voyant plus icy que rage, ou perfidie,
Ce Prince cherche ailleurs vn plus paisible sort;
Il y trouve en effet sureté pour sa vie,
Mais qui ne valoit pas beaucoup mieux que la mort.
Prés de quinze ans il court & la mer & la terre,
Ayant deux fois en vain attenté son retour;
Et ne pouvant domter ses Peuples par la guerre,
Il espere en souffrant les domter quelque jour.
Enfin il en triomphe; & les vaincus, eux-mêmes,
Par leur soumission vainquent si bien leurs maux,
Qu'en le retablissant dans ses honneurs suprémes,
On voit tout retably, Foy, Majesté, Repos.
S'il changea de conduite en changeant de fortune,
C'est qu'il fit plus de bien qu'il n'avoit fait encor:
Jamais il ne trouva de requeste importune,
Et son coeur fut toujours plus grand que son tresor.
Le plaisir qu'il avoit d'enrichir tout le monde,
Luy faisoit oublier le mal de s'appauvrir;
Et comme en bons desirs son ame etoit feconde,
Sa bouche avoit au moins de quoy nous secourir.
Quelqu'affligé qui vint luy dire sa misere,
Vuide, ou
triste, jamais revint-il sur ses pas?
Et méme en refusant ne sceut-il pas nous plaire,
Plus que d'autres ne font en ne refusant pas?
Il fut
du Genre Humain apellé
les delices,
Et c'est par sa douceur qu'il l'avoit merité;
D'un regne imperieux bien loin d'avoir les vices,
Ses moeurs ne firent voir que trop d'humanité!
Jusque dans le soleil, des taches s'y rencontrent:
Charles n'eut qu'vn defaut; il eut mille vertus;
Et si dignes de luy toutes même se montrent,
Qu' à peine connoist-on celle qui l'est le plus.
Dans la prosperité sa Modestie etonne;
Sa Force donne ailleurs autant d'etonnement:
S'il punit quelquefois, si cent fois il pardonne,
Et Clemence, & Justice, etonne egalement.
De toutes ses vertus trop de bien peut-on dire,
Quand chacune se fait admirer à l'envy?
Plus que toutes pourtant sa Prudence on admire,
Comme on sait qu'en effet elle à le plus servy.
Aux temps les plus fáeheux ce Roy prudent & sage,
N'employa qu'elle seule a sauver ses Etas,
Et quand l'Europe
etoit, ou
couroit, au pillage,
L'Angleterre eut l'honneur de ne s'y trouver pas.
Dedans comme dehors le danger fut extrême;
D'intestines fureurs nous l'avoient rendu tel
Qu'à moins de l'arrester par la prudence-même,
Tout remede n'eust fait que le rendre mortel.
Ce Prince, non content de sauver l'Angleterre,
Sauva toute l'Europe en procurant sa paix;
Et desarma deux fois (sans luy faire la guerre)
Le Roy le plus puissant que la France eut jamais.
C'est ainsy que partout, en depit de l'envie,
Chez les plus Etrangers son nom fut respecté;
Lorsqu'entre ses sujets, contre sa propre vie,
On en a Vû souvent avoir même attenté.
Mais qu'admirer le plus? ou ces coeurs infidelles,
Ou la grandeur du sien, qui fut jusqu'à ce point
Qu'en nous voyant pourluy tant defrayeurs mortelles,
Dans son propre danger luy seul ne craignoit point.
Craindroit-il d'vn complot la malice profonde,
Dont à peinc jamais il crut la láchete,
Ne pensant point avoir d'Ennemis dans le monde,
Non plus que de personne il ne l'avoit êté.
Ne pouvant donc hair, dut-il jamais deplaire?
Il est vray qu'il avoit la Majesté d'vn Roy;
Mais ne montra-t'il pas les entrailles d'vn Pere,
Jusqu'à des Etrangers qui souffroient pour la foy?
Que de jours, que de nuits, ses bontez toujours prestes
Troublerent son repos pour nous faire du bien!
Et voyant le danger qui menacoit nos testes,
N'en prit-il pas cent fois plus de soin que du sien?
S'il ne put empescher des miseres publiques,
Au moins en fit-il voir vn regret sans egal,
Faisant méme sortir de ses mains magnifiques
Des secours qui souvent en reparoient le mal.
Que de malheurs, helas! sous le meilleur des Princes,
Du bonheur qu'il causoit nous sont venu priver!
Et quand de mille biens il combloit les Provinces,
Quels maux n'y vit-on pas l'vn sur l'autre arriver.
Mais, prodige etonnant! aprés qu'à cette outrance,
Guerre, Peste, Incendie, ont desolé l'Etat,
On y voit tant de paix, de peuple, & d'abondance,
Que jamais il ne fut dans vn plus haut eclat!
Pourquoy de ce prodige avoir l'ame surprise,
L'ayant vû sous vn Roy, sage & bon comme luy,
Qui protegea les Loix, qui protegea l'Eglise,
Et Celle vniquement dont les Loix sont l'appuy?
S'il est rien d'etonnant que l'Esprit y remarque,
C'est d'avoir tant de fois vu l'Etat en langueur,
Quand ces Loix, cette Eglise, & méme ce Monarque,
Subsistoient parmy nous dans toute leur vigueur.
Ce fait, tout grand qu'il est, n'est pas méme admirable;
Il faut de bons sujets pour aimer ces beaux noms;
Et si l'on put haïr le Roy le plus aimable,
Il en fut trop, helas! qui ne l'étoient pas bons!
Quand tous les gens de bien ont pour luy des tendresses,
Quel honneur que pour luy le reste ait de l'horreur!
Ils l'aimeroient assez, si changeant ses carresses,
Pour eux contre les bons il s'armoit de fureur.
S'il eust renversé tout, en cherchant à leur plaire,
Sa memoire à jamais ils auroient honoré;
Ou si des drois du throne il eust exclus
son Frere,
Pour cet exploit luy seul ils l'auroient adoré.
Ne s'est-il pas rendu cependant plus auguste,
En faisant aprés luy regner vn Roy sur nous,
De qui non seulement le seul tître étoit juste,
Mais qui s'en est montré le plus digne de tous.
O! qui n'aimeroit pas son heureuse memoire,
Puisque durant sa vie il a méme pris soin
Que sa mort, qui devoit arrester notre gloire,
Par vn
tel successeur la fist aller plus loin!
Ce qui rendit sa mort plus digne de nos larmes,
Fut ce grand soin qu'il prit de nous en consoler;
Et plus notre douleur trouve en
Jacques de charmes,
Plus
Charles en mourant nous a du desoler.
Rien n'en consola mieux que ses ferveurs chretiennes,
Lorsqu'achevant ses jours par mille faints regrés,
(Les Evesques joignans leurs prieres aux siennes)
Il mourut plein de foy, d'esperance, & de paix.
C'etoit sur le declin du siecle dix septiéme;
Onze lustres entiers il n'avoit pas vecu;
Trente six ans huit iours il eut le diadéme,
Et fut méme en sa mort plus vainqueur que vaincu.
Toute vne eternité dans le ciel il va vivre,
Sans voir à ses plaisirs mesler aucun soucy;
Et Dieu, qui par son Christ luy-méme le delivre,
L'y fait deja regner bien plus heureux qu'icy.
Ce n'est pas que ce Prince, en partant de la terre,
Ne nous y laisse encor quelque chose de soy;
Et l'on verra toujours qu'il Regne en Angleterre,
Tandis qu'vn si
bon Frere en demeure le Roy.
D. Br.
A LONDRES Chez J. de Beaulieu deuant L'Eglise de St. Martin. MDCLXXXV.